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Au prix de la grande concorde

Au prix de la grande concorde
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Lorsqu'on veut s’assurer de la justesse d’une proposition ou d’un raisonnement, souvent, la meilleure façon est de poser la question à l’envers. Logiquement, si le bon sens tient le coup, c’est que le raisonnement est juste et équitable pour toutes les parties qu’il concerne. Sinon, le renversement de la question permet généralement de mettre en lumière ce qui cloche dans l’énoncé de base.

Il y a plusieurs années de cela, je discutais avec l'un de mes professeurs de philosophie à propos des relations homme-femme. À un moment, j’ai tenté de faire valoir le point que, malgré la belle intention derrière, je trouvais toujours quelque peu insultant d’entendre un homme déclarer qu’il considérait la femme comme son égale. Sur le coup, il ne semblait pas saisir la portée exacte de ce que je voulais dire, ni ce qu’il y avait d’insultant là-dedans, alors plutôt que de m’obstiner, j’ai laissé filer la conversation jusqu’à ce que j’aie l’opportunité de placer que je considérais les hommes comme mes égaux. Spontanément, il a poussé un petit soupir sec, l’air de dire «franchement!», avant de soudainement figer net. Il m’a regardée, je l’ai regardé. On s’est souri. On venait de se comprendre. 

Si je vous raconte d’entrée de jeu cette petite anecdote, ce n’est toutefois pas pour vous entretenir à ce propos, mais parce qu’en écoutant, il y a quelques jours, le premier débat des aspirants-chefs briguant la tête du Parti québécois, il m’a semblé observer, lorsqu’ont été abordées les questions concernant les Premières Nations et les Inuits, quatre coureurs pleins de bonne volonté, mais avec un raisonnement surprenamment très similaire à celui qu’avait eu mon ancien professeur.

Il va sans dire que je ne remets aucunement en question leur sincérité. Je les crois quand ils se disent révoltés par cette damnée loi canadienne et touchés par les réalités et les enjeux qui traversent les différentes communautés autochtones. Qui plus est, je salue nombre de leurs idées et partage beaucoup de leurs aspirations. Et bien que je ne prétende pas vouloir parler ici au nom ou à la place de qui que ce soit, toute cette belle détermination à vouloir changer les choses m’apparaît cependant s’articuler autour d’une étrange prémisse stipulant à demi-mot que les Québécois auraient, quelque part, à sauver les Premières Nations.

Tout comme il en allait de même avec mon professeur, il est évident que tout ceci ne part pas d’une mauvaise intention, bien au contraire, mais il n’en demeure pas moins que je trouve qu’on mesure très mal, là encore, tout le caractère insultant, voire humiliant, de ce postulat, dont j’ai maintes fois pu constater de mes yeux l’étendue des effets hautement irritants.

Sur papier, les Premières Nations n’ont pas plus besoin de nous pour exister que nous n’avons besoin d’elles pour le faire. Preuve étant que nous venons de passer quasiment 150 ans à vivre sans contact ou presque, au point de nous être laissés convaincre qu’il n’en avait jamais été autrement. 

Toutefois, ce que ce même papier ne dit pas et qui se laisse pourtant ressentir sans pudeur entre nous quand nous nous rencontrons vraiment, c’est que nos personnalités fondamentales se ressemblent beaucoup, au-delà de tout ce qui nous est propre et nous différencie. Et bien que personne n’aurait l’irrespect monstrueux de prétendre que nos peuples aient souffert des mêmes tragédies, une autre vérité silencieuse subsiste entre nous: celle révélant que les Québécois et les Premières Nations partagent néanmoins ce même point commun d'avoir vu au fil du temps leurs histoires, communes et respectives, leurs dignités, leurs cultures, leurs langues et presque tous leurs symboles identitaires être volés, détruits ou trafiqués de mille manières différentes par un même grand adversaire.

Malheureusement, ces belles similitudes et tous ces aspects et fardeaux communs n’ont plus les moyens de se reconnaître entre nous. Après toutes ces années de mensonges, d’attaques et de démantèlement identitaire, nos alliances et nos réalisations passées ne peuvent plus témoigner pour nous, faisant en sorte que nous n’avons aucune raison valable, aujourd’hui, de nous faire confiance et de nous battre pour autre chose que le salut de nos gens et nos intérêts personnels. 

Maintenant, que faire contre une œuvre de désinformation aussi avancée? Que faire lorsque crier de toutes nos forces que nous ne sommes pas ce dont on nous accuse perpétuellement n’est jamais suffisant pour faire bouger même d’un iota l’opinion publique? Quelles options reste-t-il?

Ce qu’il nous reste, malgré le fait que nous ne soyons pas libres de nos grandes actions et volontés, ce sont les gestes et les symboles forts, inédits et sans la moindre équivoque, que nous devons, dès maintenant, commencer à poser, non pas dans le but d’obtenir quelque chose, mais pour construire comme il faut et ensemble. Ce n’est qu’ainsi que nous serons en mesure de (re)faire connaissance et de remuer les braises, car c’est à mon sens le seul langage qui soit encore viable entre nous. 

Pour résumer plus simplement, je crois que nous aurons beau nous enorgueillir de reconnaître les gens des Premières Nations comme nos égaux, nos frères et nos partenaires jusqu’à demain matin, notre reconnaissance frappera inévitablement un mur mortel si nous ne leur donnons pas aussi d’excellentes raisons de reconnaître en nous autant d’égaux, de frères et de partenaires. Et ce pays dont nous sommes si nombreux à rêver, même quand notre esprit est tourmenté par le cynisme et le désaveu, ne se fera pas avec des larmes ou en leur promettant mer et monde dans l’espoir de monnayer leur collaboration avant ou après un hypothétique référendum, mais au prix de la rencontre frontale et patiente de toutes nos dignités et de la grande concorde entre nos peuples. Et si nous sommes aussi sincères que je nous sais l’être, alors il nous faut irrévocablement entériner dans notre réflexion qu’entre égaux, frères et partenaires, il n’y a pas de sauveur qui tienne.