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Travailleurs empoisonnés par l’amiante en Montérégie

Une usine forcée de dédommager une victime dont elle a caché le dossier médical

GEN - SYLVIE PROVOST DEVANT CHEZ KRONOS
Photo Martin Alarie Sylvie Provost s’est battue seule devant la justice contre l’usine Kronos, qui refusait de dédommager son père Réjean (en mortaise) mort de l’amiantose parce qu’il a été exposé à l’amiante pendant 42 ans à l’usine de fabrication de peinture de Varennes.

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La justice force l’usine Kronos, à Varennes, à payer plus de 160 000 $ en compensation à la famille d’un travailleur tué par l’amiante dans un jugement qui pourrait bénéficier à des dizaines d’autres victimes.

Réjean Provost a travaillé toute sa vie chez Kronos comme journalier. Pendant 42 ans, il a passé 8 à 12 heures par jour entre les murs de la fabrique de peinture de Varennes, en Montérégie.

Parmi ses diverses tâches, l’ouvrier nettoyait sans masque les débris chargés d’amiante que les plombiers faisaient tomber des plafonds en réparant les tuyaux.

« Il y a de l’amiante partout dans l’usine, même dans les échantillons de poussière récoltés au sol », indique le jugement rendu au printemps par le Tribunal administratif du travail, qui cite 550 échantillons prélevés chez Kronos en 2004.

L’entreprise savait depuis des années que l’ouvrier était malade et le maintenait dans l’ignorance, a découvert sa fille, Sylvie Provost, en portant la cause devant la justice après le décès de son père, emporté par l’amiantose en 2017.

Dossier médical étouffé

Le jugement indique que Kronos détenait des radiographies pulmonaires de M. Provost datées de 1989, 1990, 1994 et 1995 attestant de la maladie, mais que l’entreprise lui a caché son dossier médical.

Ce n’est qu’un an avant son décès que M. Provost a reçu le diagnostic sans appel : amiantose en phase terminale. 

Les médecins n’ont rien pu faire pour le soulager ou adoucir ses années de souffrance.

« Il a passé 16 ans à étouffer. Tout l’épuisait. Et on ne savait pas pourquoi », souffle sa fille.

Alors qu’il avait rêvé d’une retraite à faire du ski, ce sportif l’a plutôt passée confiné dans sa maison, incapable même de repousser la neige folle sur le pare-brise de son auto l’hiver. 

Il devait s’appuyer sur son épouse pour accomplir plusieurs tâches.

D’autres victimes

En 2016, la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) a reconnu la maladie professionnelle de M.Provost et réclamé des compensations à l’entreprise.

Mais Kronos a refusé de payer, contestant l’exposition du travailleur à l’amiante ainsi que le diagnostic même de la maladie d’amiantose. 

Il a fallu que sa fille se batte seule devant la justice pour que l’employeur plie.

Sylvie Provost se demande aujourd’hui combien d’autres victimes de Kronos se meurent sans soutien.

Selon le jugement, l’entreprise a fait passer des radiographies pulmonaires à 137 travailleurs en 2004. 

Onze présentaient les traces d’une exposition à l’amiante. 

Deux ont intenté des poursuites pour être dédommagés.

Mais tous les autres, y compris ceux qui ont pris leur retraite avant, comme M.Provost, ont été laissés pour compte. 

Vers une norme plus stricte contre l’amiante  

Québec souhaite modifier la norme d’exposition à l’amiante, qui est actuellement dix fois plus permissive qu’ailleurs au Canada, afin que les Québécois soient mieux protégés contre cette substance mortelle. Un projet de règlement modifiant la Loi sur la santé et la sécurité du travail a été publié mercredi dans la Gazette officielle. Ce texte prévoit que les travailleurs ne pourraient pas être exposés à plus de 0,1 fibre d’amiante par centimètre cube d’air. La province s’alignerait sur la norme fédérale, comme l’a recommandé le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) dans un rapport rendu public le 7 août.

Peut faire mieux

Gilles Mercier
Association des 
victimes de 
l’amiante
Photo courtoisie
Gilles Mercier Association des victimes de l’amiante

Le président de l’Association des victimes de l’amiante du Québec (AVAC), Gilles Mercier, salue la volonté de Québec de resserrer la norme.

Mais il s’inquiète que le projet de règlement proposé ne concerne que les fibres d’amiante longues, soit celles d’une longueur supérieure à 5 micromètres (5μm).

Les travailleurs pourraient rester exposés à des fibres plus courtes en quantités importantes. Or, « les fibres courtes d’amiante, celles d’une longueur inférieure à
5 micromètres, sont reconnues par la science pour leur potentiel toxique, tout comme celui des fibres plus longues », prévient le BAPE.

M. Mercier appelle Québec à suivre les recommandations des commissaires. Il rappelle que les Québécois meurent davantage à cause de l’amiante que les autres Canadiens parce qu’ils sont moins protégés.

Conforme aux règles de l’art

La Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), qui aura éventuellement à appliquer la nouvelle norme, défend la proposition de ne tenir compte que des fibres longues.

Ce critère « est conforme aux règles de l’art reconnues en Amérique du Nord », indique au Journal le porte-parole Maxime Boucher, en s’appuyant sur les recommandations de deux organisations fédérales américaines.    

  • Parmi tous les décès par maladies professionnelles que reconnaît la CNESST, 80 % sont causés par l’exposition à l’amiante.