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La cimenterie de la discorde

Cimenterie McInnis
Photo d'archives, Agence QMI Laurent Beaudoin, alors président du CA de Ciment McInnis, le premier ministre Philippe Couillard et la ministre de l’Économie, Dominique Anglade, maintenant chef du PLQ, lors de l’inauguration de la cimenterie McInnis, en septembre 2017.

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Quand tu te vantes de « contribuer à la transition vers une économie sobre en carbone », comme le fait la Caisse de dépôt et placement depuis plusieurs années, ce n’est sûrement pas en détenant une polluante cimenterie dans ton portefeuille de placements que tu prêches par le bon exemple.

Que la Caisse de dépôt et placement du Québec cherche à liquider sa position dans Ciment McInnis, dont elle est, malgré elle, la principale actionnaire, je la comprends parfaitement.

D’autant que la cimenterie gaspésienne est reconnue comme le plus gros pollueur du Québec, émettant annuellement, selon le ministère de l’Environnement, jusqu’à 1,75 million de tonnes de gaz à effet de serre. Cela équivaut à faire rouler 583 333 voitures à essence, rien de moins ! 

  • Écoutez Michel Girard à QUB radio:

Initialement prévue à 750 millions $, la construction de la cimenterie gaspésienne a finalement coûté le double (1,55 milliard $). Et c’est nous, les Québécois, qui détenons le « contrôle » de la cimenterie, alors qu’on y a investi 615 millions $, dont 265 millions $ en capital-actions de la part de la Caisse de dépôt et 350 millions $ par l’entremise d’Investissement Québec (100 M$ en capital-actions et 250 M$ en prêts).

Selon notre Bureau d’enquête, la Caisse de dépôt et ses deux partenaires dans l’aventure de Ciment McInnis, Investissement Québec et Groupe Beaudier de la famille Beaudoin-Bombardier, auraient trouvé un acheteur, soit le conglomérat brésilien Votorantim, de São Paulo.

Nationalisme oblige ?

François Legault et ses ministres pro-Québec inc. (Pierre Fitzgibbon, Éric Girard) oseront-ils bloquer la transaction de vente pour que la controversée cimenterie reste finalement propriété québécoise, malgré le fait qu’il s’agit d’une mégaentreprise vraiment mal « cimentée » à la réalité québécoise d’aujourd’hui ?

Mon petit doigt me dit qu’il y a probablement de fortes chances que Legault, Fitzgibbon et Girard manifestent une certaine réticence face à la vente de la cimenterie gaspésienne à des intérêts étrangers. Et cela, malgré qu’il « n’y a pas personne, affirme François Legault, qui va déménager la cimenterie et les emplois de la Gaspésie », si la cimenterie est vendue aux étrangers.

Vous voulez savoir pourquoi. En tant que promoteur du « Maîtres chez nous », le trio Legault-Fitzgibbon-Girard ne voudra pas avoir l’air fou face aux oppositions libérale, péquiste et solidaire qui semblent, elles, désapprouver la transaction de vente de la cimenterie à des intérêts étrangers. 

McInnis, un cas problème

Depuis son lancement en 2014 sous le gouvernement péquiste de Pauline Marois, la controversée cimenterie Ciment McInnis, de Port-Daniel–Gascons en Gaspésie, s’est fait régulièrement varloper sur la place publique.

Alors, pourquoi le gouvernement Legault et l’opposition s’acharneraient-ils à défendre la controversée cimenterie ?

Parce que, à l’exception de Québec solidaire, le gouvernement Legault, l’opposition péquiste et l’opposition libérale se sont tous peinturés dans le coin avec la cimenterie gaspésienne : Legault avec sa peur viscérale de perdre des sièges sociaux ; l’opposition péquiste avec sa décision de lancer le projet sous Pauline Marois en 2014 ; et l’opposition libérale avec l’inauguration de la cimenterie sous Philippe Couillard.

Les arguments évoqués pour bloquer la vente de la cimenterie ?  

Arguments de blocage

« Pourquoi si c’est bon pour les Brésiliens, ce n’est pas bon pour une entreprise québécoise ? » demande le député péquiste de Bonaventure, Sylvain Roy, en se basant sur le fait que la performance de la cimenterie s’améliorerait et que « les profits s’en viennent ».

Carlos Leitao, le porte-parole de l’opposition officielle en matière d’économie, demande au gouvernement Legault de « protéger les actifs des Québécois ». Et il en a profité pour lancer une flèche à François Legault.

« Si McInnis est sur le point de passer aux mains d’intérêts brésiliens, visiblement, le nationalisme de la CAQ en est un à géométrie variable, tout dépendant du côté de la chambre où elle se situe. »

Du côté de Québec solidaire, on ne prend pas de risques en dénigrant l’existence de la cimenterie tout en... critiquant sa vente aux étrangers : « Ce projet désastreux pour l’économie et l’environnement n’aurait jamais dû voir le jour, affirme Vincent Marissal, mais le minimum aurait été de garder le contrôle économique au Québec. » 

Tous cimentés à McInnis  

Le lancement sous Marois

C’est le gouvernement péquiste de Pauline Marois qui a annoncé, en janvier 2014, la construction de la cimenterie à Port-Daniel–Gascons, en Gaspésie, après avoir conclu une entente avec la célèbre famille Beaudoin-Bombardier, la promotrice initiale du projet. Sur le coût initial de 1,1 milliard $, Québec allait allonger 450 millions $, dont 100 millions en capital-actions de la part de la Caisse et 350 M$ de la part d’Investissement Québec (comprenant 250 M$ en prêt garanti et 100 M$ en capital-actions). « L’implantation d’une cimenterie à Port-Daniel–Gascons, disait la première ministre, créera des emplois durables et diversifiera l’économie de la région de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine. »

L’inauguration sous Couillard

En septembre 2017, c’est le premier ministre libéral Philippe Couillard, accompagné de sa ministre de l’Économie Dominique Anglade (aujourd’hui chef du parti), qui a inauguré la nouvelle usine de Ciment McInnis.

« Depuis le tout début, affirmait M. Couillard, notre gouvernement a été présent pour appuyer Ciment McInnis, en gardant toujours à l’esprit les travailleurs et les entrepreneurs de la Gaspésie. » Et pour Anglade : « Cette nouvelle cimenterie représente un moteur économique majeur pour la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine et un véritable levier de croissance pour l’industrie québécoise du ciment. »

L’ambivalence de Legault

Lors de la campagne électorale du printemps 2014, François Legault avait vertement critiqué l’annonce du projet de construction de la cimenterie McInnis.

« Ça n’a pas de bon sens d’investir 450 millions $ pour créer 400 emplois », avait-il déclaré. Mme Marois s’est trompée, elle a voulu acheter des votes en Gaspésie et elle va en payer le prix. »

Mais le chef caquiste s’était engagé à ne pas renier le projet de cimenterie.

« On n’est pas une république de bananes, on va respecter notre signature », avait-il ajouté.