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Qui est encore #Charlie?

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Demain à Paris s’ouvrira un procès emblématique, important, celui des djihadistes qui avaient fait un carnage dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo en janvier 2015.

Charlie Hebdo, honni des islamistes et de l’extrême droite

On se souviendra avec horreur de l’attentat terroriste perpétré par des islamistes contre le journal satirique Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Douze personnes ont été sauvagement abattues et onze autres blessées. 

Le journal Charlie Hebdo est ouvertement anticlérical et athée et se réclame de la plus large liberté d’expression, dont celle de se moquer des religions.

De toutes les religions. Oui, l’islam aussi.

Et les collaborateurs à Charlie Hebdo, les caricaturistes, dessinateurs, auteurs, chroniqueurs, ne se gêneront jamais pour critiquer toutes les religions. Les islamistes en avaient contre Charlie Hebdo depuis longtemps. 

Tout comme l’extrême droite, d’ailleurs, et de nombreuses associations chrétiennes de France. C’est que Charlie Hebdo a toujours été lapidaire contre le Front national; et il ne s’est jamais empêché de railler les cathos non plus. 

En 2006, le journal satirique avait publié les 12 caricatures controversées de Mahomet du journal danois Jyllands-Posten. L’Union des organisations islamiques de France et la Ligue islamique mondiale attaqueront le journal en justice. La liberté d’expression prévaudra et Charlie Hebdo aura raison en première instance et en appel.

Le mal est fait, les islamistes voudront leur vengeance. Les menaces contre le journal — il y en avait déjà avant – s’intensifieront.

En janvier 2013, le dessinateur Charb signera dans Charlie Hebdo une bande dessinée satyrique de la vie de Mahomet qui déplaira beaucoup aux islamistes. Al-Qaïda fera de Charb l'une des 11 personnes occidentales recherchées mortes ou vives pour crimes contre l'islam.

On connaît la suite, Sébastien Charbonnier, alias Charb, journaliste et dessinateur satyrique, sera des victimes de l’attentat terroriste. 

Quand tout le monde était #Charlie

Stupéfaction, indignation généralisée, cet attentat a été dénoncé de manière quasi unanime dans le monde occidental. Le mot-dièse #JeSuisCharlie s’est imposé rapidement. 

Tout le monde était Charlie. 

Du moins, presque.

Le 7 janvier dernier, jour du 5e anniversaire des funestes attentats, j’avais publié un texte qui posait précisément cette question: «Qui est encore Charlie?»

J’y relatais, entre autres, une entrevue de mon collègue Benoît Dutrizac avec l’urgentiste et ancien chroniqueur de Charlie Hedbo Patrick Pelloux. Quand l’animateur a demandé à son invité ce que ça voulait dire «être Charlie», ce dernier a répondu ceci: 

«Ce slogan #JeSuisCharlie dépasse largement le seul journal. C’était quand ils les ont assassinés, ç’a été un assassinat sur des valeurs; les valeurs de la République française, qui sont la liberté, l’égalité, la fraternité; c’était essayer de taper sur la laïcité, qui porte la démocratie française et qui est émancipation de la pensée par rapport à la croyance, donc c’était quelque chose de très fort, et #JeSuisCharlie, c’était ces valeurs-là.

«On remarque en France que les humoristes — ceux qui font du stand-up, ou même dans les films — c’est toujours facile de se moquer du pape et des catholiques. C’est toujours facile de se moquer des Juifs. C’est toujours facile de se moquer des protestants. Mais l’humour pour rigoler de l’islam, il n’y a plus personne pour en faire. On sent que cette religion fait peur. Le mot “islam” fait peur, et là-dessus, les terroristes ont gagné.»

Je ne suis pas certain qu’il y a beaucoup d’humoristes, de caricaturistes, de cinéastes, ou quiconque en fait, jouissant d’une tribune publique pour lancer une critique véhémente de l’islam. 

Oh, il y aura bien quelques chroniqueurs dits «identitaires», lesquels devront en échange se voir affublés des pires épithètes: racistes, islamophobes, xénophobes, etc.

Sinon, l’autocensure s’est très bien installée ici aussi. On critiquera, on se moquera sans problème de la religion catholique, mais pas de l’islam.

Les détracteurs de Charlie Hebdo

Et comme en France, une part de la gauche chez nous sera réfractaire à «être Charlie» aujourd’hui. 

D’ailleurs, dans une étude portant sur les détracteurs du mouvement #JeSuisCharlie, le chercheur universitaire français Romain Badouard identifie trois catégories de «Je ne suis pas Charlie». Extrait: 

«Une première critique l’union nationale et surtout la récupération politique et les dérives sécuritaires que l’émotion pourrait véhiculer. Ils s’inscrivent plutôt dans une dimension “Je suis Charlie, mais”. Une petite partie dans la même catégorie apporte également une critique sur Charlie Hebdo pour avoir stigmatisé les populations musulmanes et s’inscrit dans une lutte plus générale contre le racisme.

«Une autre catégorie représente les réactions “conservatrices” d’origines diverses: catholiques “ordinaires” ou traditionalistes, mouvements d’extrême droite, identitaires ou réactionnaires. Ils critiquent Charlie Hebdo sur un mode “idéologique”, notamment pour sa pensée issue de Mai 68.

«Enfin, la dernière catégorie est constituée par des personnes de la communauté musulmane qui critiquent un journal “alimentant consciemment l’islamophobie”», note l’étude.

Vu du Québec, on constatera que plusieurs à gauche s’inscriront dans la première ou la troisième catégorie. 

On peut s’imaginer que les détracteurs de Charlie Hebdo seront particulièrement indignés par le numéro spécial du journal en anticipation du début du procès des islamistes. 

Loin de reculer, le dessinateur Riss de Charlie Hebdo lève symboliquement le poing en l’air: «Nous ne nous coucherons jamais, nous ne renoncerons jamais.»

Pour l’occasion, Charlie Hebdo republie les caricatures de Mahomet, pour réaffirmer le droit à la liberté d’expression, une manière de doigt d’honneur aux islamistes. 

«Un florilège de charognards», peut-on lire sur le compte Twitter du journal pour caractériser les terroristes.

Aux indignés, je dis merde.

Plus que jamais, aujourd’hui, je suis toujours Charlie.