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Tempêtes d’hier et d’aujourd’hui

L’œil de Jupiter
Photo courtoisie L’œil de Jupiter
Tristan Malavoy
Boréal
280 pages
2020

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Deux destins qui ne se ressemblent pas, deux époques qui ne se ressemblent plus, mais un lieu pour les réunir : La Nouvelle-Orléans. Tristan Malavoy y tisse de beaux croisements. 

Simon Venne, 49 ans, enseigne l’histoire au cégep du Vieux-Montréal. Ou plutôt enseignait, car un lourd secret l’amène à démissionner. Et c’est par hasard qu’il se retrouve à La Nouvelle-Orléans.

Plus de deux cents ans plus tôt, c’est aussi le hasard qui a mené Anne Gisé, 12 ans, en Louisiane. Ou plutôt la mauvaise fortune.

Elle est Acadienne et sa famille a dû s’installer à Saint-Domingue au moment du Grand Dérangement. Mais là-bas, la révolte des esclaves, cyniquement appuyée du colonisateur espagnol, s’est abattue sur les siens. 

Fuyant un soldat qui allait les attaquer, Anne a pris la mer en manœuvrant la barque où son père avait caché ses trois enfants avant d’être tué. 

Enfin arrivée à La Nouvelle-Orléans, elle n’oubliera rien de ce terrible passé. D’autant que ses deux jeunes frères sont morts au cours du périple.

Ce Simon et cette Anne n’ont donc en commun que le poids des fantômes qui les hantent et les rues parcourues. Pourtant, Tristan Malavoy nous fait naviguer sans peine de l’un à l’autre.

Mieux encore, il tisse peu à peu des liens entre eux. Après tout, l’ex-prof d’histoire reste curieux du passé, et celui de l’installation des Acadiens en Louisiane appelle à bien des découvertes. 

L’œil de Jupiter

Mais il y a un autre trait qui unit deux êtres aussi dissemblables et qui donne son titre au roman : L’œil de Jupiter, la planète des tempêtes.

La jeune Anne la confond avec une étoile, à laquelle elle se raccroche. Simon Venne, lui, saura tout de ses caractéristiques à cause d’une rencontre dans un bar. Ruth, qui le séduit par son aplomb et son français, est une ingénieure de la NASA. Et elle porte aussi une histoire qui a fait dérailler sa vie. 

À ces parcours personnels, l’auteur greffe une foule de détails sur le développement de La Nouvelle-Orléans.

Comment les Acadiens s’y installent ; comment les autochtones en sont peu à peu délogés ; comment les Noirs sont réduits à l’esclavage, comment certains arrivent à s’en libérer ; comment Français et Espagnols s’y disputent le pouvoir ; comment le passé et ses héros sont chargés de paradoxes. 

Et comment, au fil du temps qui passe et des malheurs qui frappent, dont l’ouragan Katrina en 2005, l’endroit prend ce visage si particulier d’une ville américaine à la fois violente et attachante.

Le passé est en fait bien méconnu : ainsi, l’arrivée d’Anne Gisé à la Louisiane est tirée de ce qu’a véritablement vécu l’aïeule d’un proche de Tristan Malavoy. L’idée du roman vient de là, et il a su en tirer parti avec intelligence et sensibilité. 

Et puis, un clin d’œil fait plaisir : Malavoy dédie son livre à son professeur de français et d’histoire de 2e secondaire. Rare rappel du formidable cadeau qu’est l’influence d’un bon enseignant à l’adolescence.