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Heureux (malgré tout) de ma rentrée scolaire

Heureux (malgré tout) de ma rentrée scolaire
PHOTO D'ARCHIVES, JEAN-FRANÇOIS DESGAGNÉS

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Selon une enquête internationale menée par l’Université de Sherbrooke (UdeS) sur les impacts psychosociaux de la pandémie de la COVID-19, les personnes dotées d'un sentiment de cohérence élevé sont trois fois moins susceptibles de présenter un trouble d'anxiété généralisée ou une dépression majeure.

Parmi tous les facteurs examinés dans cette étude, le sentiment de cohérence est, de loin, le facteur le plus fortement lié à la santé psychologique en temps de pandémie, devant l'isolement et les pertes financières.

Depuis la rentrée scolaire, je cherche – et je cherche encore – une quelconque cohérence. C’est comme si mon milieu de travail appartenait à un monde parallèle. 

Je défie n’importe quel citoyen à suivre le discours de la Santé publique, puis à venir passer une seule journée dans une école. Juste pour le plaisir de comparer la théorie à la pratique.

Il y a de fortes chances que votre santé psychologique en prenne pour son rhume.

Acceptation

Dès l’annonce du plan de la rentrée (et même suite à son actualisation), il était facile de prédire que des mesures strictes seraient impossibles à respecter lors de l’ouverture des établissements scolaires.

À mon école, en temps normal, la distanciation physique varie de 0 à 50 cm, 1400 personnes touchent les rampes d’escalier, les poignées de porte ou les bureaux plusieurs fois par jour. 

Je cohabite avec une cinquantaine de collègues dans un bureau mal aéré, sans fenêtres. Je partage ma vie avec 120 élèves dans des conditions semblables (et je suis chanceux, je n’ai que quatre groupes).

Vous pouvez bien mettre quelques mesures sanitaires en place, mais il s’agit surtout d’une approche cosmétique afin de favoriser une impression de sécurité chez les utilisateurs. Une opération «bonne conscience».

Lors de la rentrée, j’ai donc fait le deuil de ma sécurité. Après 5 jours de classe, j’ai déjà atteint l’étape de l’acceptation. 

Comment?

J’ai répondu à une seule question... Pourquoi un retour en classe à temps plein?

Le vide virtuel

De mars à juin, j’ai eu mal à mon école.

Il y avait, dans cette nouvelle vie improvisée, un non-sens profond pour l’enseignant en moi. Ma profession, infiniment humaine, se transformait en un vide virtuel.

Comme plusieurs de mes élèves, j’ai constaté ce besoin d’être à l’école.

Pour l’indispensable lien prof-élève. Celui qui tisse une relation de confiance entre un jeune et un adulte signifiant. Celui qui permet tous les possibles.

Pour les échanges non verbaux qui en disent souvent bien plus long que les quelques mots bredouillés entre deux cours.

Pour les discussions spontanées. Les confidences. Les appels à l’aide. Les larmes. Les rires et les délires. Le sentiment d’appartenance. La fierté.

Pour la réussite, peu importe la définition qu’on lui donne.

La signifiance de la tâche est un élément indispensable à la motivation d’un individu. En ce qui me concerne, lors du printemps dernier, je me sentais insignifiant. 

Derrière ces carrés noirs sur mon écran, je cherchais mon but. J’avais l’impression d’être inutile. D’abandonner certains de mes élèves.

Vivre avec l’incertitude

Mon collègue Luc Laliberté me disait qu’il a parfois l’impression qu’on inverse les priorités, qu’on souhaite enseigner en classe, peu importe le risque. 

Il a raison.

Mais j’apprends à vivre avec l’incertitude.

J’ai longuement vécu la satisfaction d’être à l’école et d’enseigner. De partager le quotidien de cette belle jeunesse. 

À bien y penser, je crois qu’il y a une part de l’ado en moi qui n’a jamais voulu mourir. Je suis seulement revenu travailler dans un endroit où je me sentais bien.

L’école à distance a éteint cette part de l’ado en moi. Et si tel est mon cas, je n’ose même pas imaginer le tort qu’elle a causé à un grand nombre de jeunes.

Ainsi, je suis fort heureux de retrouver mes élèves en classe. Même si je me déplace à travers la foule et malgré le risque, j'ai enfin l'impression d'être utile.

Est-ce que nous prenons de trop grands risques? Bonne question, dont la réponse sera connue dans quelques semaines.

D’ici là, je m’occupe de soigner mon lien avec mes élèves. 

L’influence de la relation prof-élève sur la réussite scolaire et sociale des élèves en difficulté a largement été documentée. C’est en tissant des liens significatifs que les élèves donnent un sens et une orientation à leur investissement en classe.

D’ailleurs, l’opération de sauvetage à distance du printemps dernier fut possible grâce aux liens entretenus avec nos élèves pendant six mois.

Souhaitons-nous du temps.