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Les dessous de cette enquête policière inachevée

Le suspect de l’attentat contre Michel Auger est libre, faute de preuves suffisantes

Michel Auger
Photo d'archives C’est Michel Auger lui-même qui a alerté les services d’urgence, malgré ses blessures.

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L'aspirant motard soupçonné d'avoir ouvert le feu sur le journaliste Michel Auger est toujours dans la mire des policiers, 20 ans plus tard.

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«On a tout fait. On a travaillé très fort. Malheureusement, il manquait toujours un petit bout de preuve pour l'arrêter et le faire accuser. C'est choquant», a confié au Journal le commandant à la retraite André Bouchard, qui dirigeait l’équipe d’enquêteurs chargés d’élucider ce crime.

  • Écoutez l'entrevue de Michel Auger avec Benoit Dutrizac sur QUB Radio:

Maintenant dans la quarantaine, le suspect, dont l’identité est connue du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), court toujours, mais les limiers n’abandonnent pas.

Le SPVM invite aujourd’hui «toute personne détenant des informations par rapport à cette tentative de meurtre à contacter les enquêteurs ou, de façon anonyme et confidentielle, Info-Crime Montréal» au 514 393-1133.

«Le SPVM a toujours pris très au sérieux l’attentat qui a ciblé le journaliste Michel Auger. De nombreuses ressources ont été mobilisées pour parvenir à trouver le ou les suspects et des éléments de preuve pour mener à des accusations.

Le reporter spécialisé dans le crime organisé s’était effondré dans le stationnement du Journal après avoir été atteint de six projectiles d’arme à feu.
Photo d'archives
Le reporter spécialisé dans le crime organisé s’était effondré dans le stationnement du Journal après avoir été atteint de six projectiles d’arme à feu.

«Vingt ans plus tard, c’est un dossier qui est toujours ouvert», précise la police dans une déclaration transmise vendredi au Journal.

Faux nom

En entrevue, André Bouchard a dévoilé certains faits peu connus de cette journée du 13 septembre 2000.

«On l'a caché sous un faux nom à l'hôpital pour le protéger le jour où il s'est fait tirer. Michel était très apprécié chez nous. Tu lui touches et c'est comme si tu touchais aussi aux policiers», a relaté cet ancien officier qui a pris sa retraite en 2004 après 34 ans de service.

Les policiers n'ont pas mis de temps à soupçonner l'implication du chef des Hells Angels à l’époque, Maurice «Mom» Boucher, qui faisait ce jour-là l'objet d'une filature dans une autre enquête.

Moins d'une demi-heure après la fusillade dans le stationnement du Journal, les agents qui guettaient Boucher dans un restaurant de la rue Sainte-Catherine ont vu plusieurs hommes arriver avec l'air triomphant.

Des high five...

«Les suspects et Boucher ont été vus là ensemble. Ça se donnait des high five en se félicitant et en disant: “C'est fait!”» a précisé celui qui pilotait la Division des crimes majeurs de la police montréalaise.

Parmi eux, le caïd Joseph Ghaleb, lié à la pègre libanaise et qui allait lui-même se faire abattre quatre ans plus tard à Laval.

Ghaleb venait à peine de reprendre le lucratif commerce de prêt usuraire de Robert «Bob» Savard, un proche de Boucher qui avait péri sous les balles du tueur à gages Gérald Gallant dans un resto de Montréal-Nord en juillet 2000.

La page frontispice du Journal du 30 novembre 2004 rapportait qu’un des suspects de l’attentat contre Michel Auger avait lui-même péri sous les balles la veille.
Photo d'archives
La page frontispice du Journal du 30 novembre 2004 rapportait qu’un des suspects de l’attentat contre Michel Auger avait lui-même péri sous les balles la veille.

«L'enquête nous a vite permis d'établir que c'est "Mom" qui a passé la commande de faire tuer Michel à Ghaleb et que c'est ce dernier qui a recruté le tireur et quelques complices pour faire de la surveillance, dont deux frères», a confirmé M. Bouchard.

Maurice «Mom» Boucher n’a pas été accusé, même si la police a la conviction qu’il a commandé l’attaque.
Photo d'archives
Maurice «Mom» Boucher n’a pas été accusé, même si la police a la conviction qu’il a commandé l’attaque.

Le jour de l’attentat, les policiers ont eu la chance de retrouver la voiture de fuite utilisée par le tireur.

La Plymouth Acclaim blanche utilisée par le tireur suspect pour prendre la fuite.
Photo d'archives
La Plymouth Acclaim blanche utilisée par le tireur suspect pour prendre la fuite.

La Plymouth Acclaim 1991 de couleur blanche n'était pas calcinée, contrairement au modus operandi des hommes de main des Hells durant la guerre sanglante qu'ils livraient aux Rock Machine depuis 1994.

ADN dans la voiture

Les limiers ont donc pu dénicher un mégot de cigarette dans l'habitacle et y prélever l'ADN du tireur suspect, selon nos informations.

De plus, les policiers ont trouvé l'arme du crime sous la voiture. Le pistolet Ruger, de calibre .22 muni d'un silencieux, était identique à celui abandonné près de la dépouille du caïd de la construction André «Dédé» Desjardins, abattu en avril de la même année dans le quartier Saint-Léonard.

Le pistolet Ruger muni d’un silencieux qui a servi à tirer sur Michel Auger.
Photo d'archives
Le pistolet Ruger muni d’un silencieux qui a servi à tirer sur Michel Auger.

«On a vite su qui était le tireur, nous a expliqué l'ex-haut gradé, sans identifier le suspect. C’était un jeune d'une vingtaine d'années et pas bien bien connu [de nos services].»

M. Bouchard a ajouté que le suspect aurait exécuté ce contrat en croyant être récompensé avec des «patches» de membre des Rockers, le défunt club-école du chapitre Nomads des Hells parrainé par «Mom» Boucher et dont les porte-couleurs se salissaient les mains pour servir le «grand club».

«On avait plusieurs éléments de preuve, mais il nous manquait un délateur ou un autre informateur pour venir valider ce qu’on avait devant la cour.»

Des brèches

L'une des brèches dans la preuve, c'est que la voiture de fuite du suspect avait été rapportée volée depuis le 20 juin 2000 par un commerce de vente de véhicules d'occasion du quartier Hochelaga-Maisonneuve. Impossible d'établir que la cigarette incriminante avait été fumée le jour de l'attentat et non deux mois avant.

De plus, ceux-ci ont découvert que, comme s'il avait voulu faire un clin d’œil aux enquêteurs, «Mom» Boucher – qui n’a jamais été accusé dans ce dossier – a déjà déclaré aux autorités fiscales qu'il avait travaillé dans ce même commerce de véhicules usagés comme «représentant», selon nos sources.

Tiré dans le dos

«L'autre gros problème, c'est que Michel s'est fait tirer dans le dos, a rappelé André Bouchard. Il n'a pas vu le tireur et il ne pouvait pas nous aider à l'identifier.»

Le journaliste vedette a heureusement survécu à cet attentat et le tireur n'a pas reçu sa promotion espérée dans l'organisation des motards.

«Il est comme disparu de la carte. On ne le perdait pas de vue pour les fins de l’enquête, mais il se tenait loin de Montréal, comme s'il essayait de se faire oublier. En 2004, quand j'ai pris ma retraite, ça m'a surpris qu’il soit encore vivant», a mentionné l’ancien officier.

Pourquoi? Parce que les motards ont l'habitude de se débarrasser de témoins potentiellement gênants ayant trempé dans des crimes qui ont mal tourné pour éviter qu'ils collaborent avec la police.

Coûteux pour eux

Viser un journaliste fut «l'un des événements qui a coûté le plus cher aux Hells», estime André Bouchard.

«On sait qu’ils ont fait ça à cause de ce que Michel écrivait sur eux. Quand les motards se tuaient entre eux autres, ça ne dérangeait pas trop, mais là, la population a changé d'idée», a-t-il rappelé en ajoutant que six mois après l'attentat, les Hells ont été décimés par 142 arrestations dans l'Opération Printemps 2001.

Raymond Turgeon et Ginette Martineau, deux taupes de la SAAQ, ont vendu des renseignements confidentiels aux Hells, dont l’adresse du reporter-vedette.
Photo d'archives
Raymond Turgeon et Ginette Martineau, deux taupes de la SAAQ, ont vendu des renseignements confidentiels aux Hells, dont l’adresse du reporter-vedette.

L'enquête du SPVM sur l’attentat a néanmoins mené aux condamnations à 59 mois de taule du fabricant de l’arme du crime, Charles Michel Vézina, ainsi qu’à des peines de trois à cinq ans de pénitencier pour deux «taupes» de la SAAQ, Ginette Martineau et son conjoint Raymond Turgeon, qui ont vendu aux Hells des renseignements personnels sur Auger et sur des Rock Machine.

Une grave erreur, selon des motards et un tueur à gages  

«“Mom” Boucher était rendu assez “crackpot” et se pensait tellement au-dessus de tout qu'il a déjà dit que s'il voulait, il pourrait se faire élire maire de Montréal ! C'était le temps qu'on l'arrête.»

C’est ce qu’a fait remarquer le commandant retraité de la police de Montréal André Bouchard, en confirmant que «plusieurs» Hells Angels à qui il a déjà parlé «n'étaient pas d'accord» avec leur chef au sujet de la tentative de meurtre sur notre collègue Michel Auger en l’an 2000 et des assassinats de deux agents correctionnels en 1997.

Au printemps 2014, Boucher a d’ailleurs été expulsé du club de motards à la suite d'un vote pris en assemblée par tous les membres en règle des Hells du Québec.

«Les [Hells Angels plus jeunes] ne sont pas d’accord avec la manière dont Maurice a mené les affaires du club durant le temps de la guerre», affirmait alors une source du monde criminel à notre Bureau d'enquête.

«Ça prend des caves...»

Le jour de l'attentat contre Michel Auger, Boucher ignorait qu’il était lui-même ciblé par le tueur à gages le plus redoutable de cette époque, qui «l'attendait» pour l'éliminer en espérant ainsi toucher une prime de 250 000$.

Gérald Gallant – qui a admis avoir commis une vingtaine de meurtres pour le compte des rivaux des Hells durant la guerre des motards – surveillait le salon de coiffure préféré de «Mom» en espérant l’abattre à cet endroit.

«C'était la semaine qu'on devait le faire. Ce matin-là, si M. Auger n'avait pas eu cette tentative de meurtre, “Mom” Boucher serait...», a dit Gallant aux policiers quand il est devenu délateur en 2006, dans l'une de ses déclarations obtenues par Le Journal.

Il a ajouté que son contrat sur Boucher a été annulé parce que les policiers étaient partout à la suite de la fusillade dont le reporter du Journal fut victime.

«Ça prend des caves, faire une affaire de même. Journaliste, politicien, policier, tu touches jamais à ça», avait lancé Gallant, qui trouvait que «Mom» n'était «pas futé» d'avoir fait tuer les agents correctionnels Diane Lavigne et Pierre Rondeau en 1997.

Est-ce que le Québec pourrait voir pareil crime se répéter? L’ex-patron de l’escouade antimotards Carcajou Paul Laplante ne le croit pas.

«Les Hells ont bien changé et ont appris de leurs erreurs, a-t-il dit. En sortant de prison après l'opération SharQc, on les voyait partout et ils s'affichaient pour montrer leur retour en force. Mais aujourd'hui, ils sont en contrôle du marché de la drogue et tu ne les vois plus nulle part.»

- Avec la collaboration de Félix Séguin, Bureau d’enquête