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Mikaël Kingsbury: deux champions décortiquent sa domination

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Un total de 63 victoires en Coupe du monde. Le palmarès du bosseur Mikaël Kingsbury est impressionnant. Les sports ont tous leurs particularités et les comparer peut se révéler un périlleux exercice, mais il reste que le «King des bosses» est sur le point de rejoindre Jeremy Wotherspoon, détenteur de 67 titres en patinage de vitesse sur longue piste, faisant partie des athlètes canadiens les plus décorés en Coupe du monde. 

Mardi, il pourrait même remporter un huitième Maurice de l'athlète masculin de niveau international, consécutif au Gala SPORTSQUÉBEC.

Dans un sport où les athlètes n’ont droit qu’à une seule descente pour décrocher leur résultat final, le skieur de 28 ans dépasse certains des plus grands noms des sports de glisse. Les skieurs alpins Hermann Maier (54 victoires) ou Alberto Tomba (50) sont de ce nombre.

Kingsbury reste tout de même loin de la skieuse acrobatique Conny Kissling, laquelle a accumulé 106 victoires dans les années 1980 et 1990. La Suissesse pratiquait les bosses, les sauts, le ballet et le combiné de ces épreuves, ce qui lui a notamment permis de faire monter le compteur plus rapidement.

Comment expliquer les succès et la constance de l’athlète de Deux-Montagnes depuis près de 10 ans sur la scène internationale? Aux yeux de Jean-Luc Brassard, Kingsbury se situe au sommet de la hiérarchie du ski de bosses.

«À mon point de vue, je regarde Michael Jordan dans mon sport. C’est quelqu’un qui amène le sport ailleurs et qui, de l’avis même de ses adversaires, n’est pas sans failles, mais quasi intouchable. C’est exceptionnel de voir ça et je ne pense pas que je vais revoir ça dans ma vie.»

Dès l’arrivée de Kingsbury dans le circuit de la Coupe du monde, le «Boss des bosses» savait que ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne monte sur la plus haute marche du podium.

«La révélation, c’était aux Jeux olympiques de Vancouver. Il était ouvreur de piste et son pointage cumulé l’aurait classé quatrième ou cinquième [de la finale olympique]. C’était évident qu’il avait un talent exceptionnel», se souvient le champion des Lillehammer, auteur de 20 victoires en Coupe du monde.

Alexandre Bilodeau a côtoyé Kingsbury dans l’équipe nationale à la fin de sa carrière. «C’est exceptionnel ce que Mikaël est en train de faire. C’est un des meilleurs athlètes que notre sport ait connus, et de loin. Il repousse les limites de notre sport.»

Le champion olympique en 2010 et 2014 trouve toutefois difficile de comparer les générations.

«Par exemple, aux Jeux olympiques de 2006, il y avait probablement une douzaine de personnes qui pouvaient monter sur la plus haute marche du podium. À Vancouver, il y en avait peut-être six. [...] Et on va l’avouer, à Sotchi, si tout le monde faisait sa meilleure descente, il y en avait deux (Kingsbury et lui, NDLR) qui pouvaient monter sur la plus haute marche. Cela fait-il que ma médaille était moins compétitive? Non, parce que je n’ai jamais eu une aussi grande rivalité avec Mikaël et parce que la meilleure descente de ma carrière, je l’ai faite à Sotchi.»

Le champion différent

Brassard a le recul pour analyser la domination de son compatriote. Il constate que Kingsbury se surpasse techniquement et mentalement.

«Il a une fluidité dans son ski qui est spectaculaire à voir. Il fait la transition entre les sauts et l’atterrissage de manière tellement facile qu’on dirait que c’est inné, alors que c’est souvent la partie la plus critique des sauts. Aussi, contrairement aux autres, il carbure à la force de ses adversaires pour décupler les siennes, poursuit-il. On voit rarement des athlètes qui regardent les descentes des autres. Moi, à l’époque, je préférais faire mon affaire. Et en plus, Mikaël est capable de maintenir cette cadence pendant plusieurs années.»

Bilodeau, 19 fois victorieux en Coupe du monde, préférait lui aussi demeurer dans sa bulle avant de s’élancer en piste.

«Même plus jeune, Mikaël observait les athlètes et il prenait ce qu’il aimait d’eux. Il a pris ça de Dale Begg-Smith [l’Australien médaillé d’or olympique en 2006 et d’argent en 2010]. Ça fonctionne pour Mikaël et il l’a maintenu.»

Contrairement à d’autres sports acrobatiques où l’on retient la meilleure ou les deux meilleures de trois descentes, en ski de bosses, la descente en finale fait foi de tout. User de stratégie à chaque ronde est primordial si un athlète veut remporter la finale, croit Bilodeau.

«À descentes égales, celui qui sera parti à la fin va souvent l’emporter. [...] Dans notre sport, on finit par en faire des erreurs quand on pousse notre limite comme athlète. Sinon, on demeure trop dans notre zone de confort et on ne gagnera pas. La difficulté, c’est de toujours être à la limite, descente après descente. Ça devient éprouvant pour un athlète et c’est lourd mentalement. Ça te draine émotionnellement.»

Quand la santé va, tout va

Dévaler une piste glacée et absorber près de quatre bosses par secondes n’a rien de naturel pour le corps humain. Kingsbury n’a jamais été blessé gravement depuis qu’il est un athlète de haut niveau. Un peu de chance peut en partie expliquer cela, mais Bilodeau constate que Kingsbury peut compter sur une bonne équipe de préparateurs physiques. En fait, il s’agit de la même que lorsqu’il était athlète.

«Il a une équipe exceptionnelle autour de lui pour lui donner un avantage. Il a aussi le physique de l’emploi.»

«Plus un athlète est bon, plus il maîtrise son mouvement sportif, donc il limite les fausses manœuvres au maximum, croit pour sa part Brassard. Mikaël est bon, donc il évite ou diminue les chocs et les impacts au maximum, de sorte qu’il reste en santé. Et les genoux en ski de bosses, c’est comme le coude pour un joueur de tennis ou le dos pour un golfeur.»

La saison 2020-2021 de la Coupe du monde des bosses doit s’amorcer le 5 décembre à Ruka, en Finlande. Où s’arrêtera Mikaël Kingsbury? Bilodeau l’ignore.

«Tant mieux si ça continue, car il est plaisant à regarder, et de voir les limites de notre sport repoussées.»