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Lorsque Trump a (presque) raison

Le président américain Donald Trump
Photo AFP Le président américain Donald Trump

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Je n'envisageais pas de rédiger un billet de blogue aujourd’hui, mais une annonce de Donald Trump concernant l’enseignement de l’histoire dans les écoles aux États-Unis a piqué la curiosité de l’historien que je suis.

Donald Trump a annoncé la création d’une «commission pour l’enseignement patriotique de l’histoire». Suis-je en accord avec cette vision de l’enseignement de l’histoire américaine, qui ne consisterait qu’à faire la promotion de quelques idéaux ou de quelques héros de l’indépendance? Non, cette vision de l’histoire est dépassée et réductrice.

Pourtant, je crois que l’intervention du président était motivée par le développement d’une tendance tout aussi inquiétante. Donald Trump lance cette initiative pour faire contrepoids au projet «1619» publié dans les pages du New York Times.

L’intention de départ de cette réécriture de l’histoire est noble. On revisite l’histoire des États-Unis, mais du point de vue de l’histoire des Noirs. L’année 1619 correspond à l’arrivée en sol américain des premiers esclaves africains. Je ne pouvais qu’encourager la mise en valeur du parcours de ces premiers esclaves et de leurs descendants.

Il y a bien longtemps que l’histoire ne se limite plus à la seule présentation des «grands hommes». Les historiens et historiennes se sont intéressés au parcours des femmes, des travailleurs, des immigrants et de trop nombreux oubliés. Difficile de s’opposer à ce qu’on fasse connaître le parcours historique de la communauté noire.

Si j’ai d’abord parlé favorablement de ce projet à mes étudiants, je me suis rapidement interrogé sur la démarche poursuivie. On ne se contente pas, avec 1619, d’expliquer la dure réalité du vécu de la population noire et de ses luttes incessantes pour parvenir à un traitement plus équitable: à l’occasion, on réinvente l’histoire. C’est à ce moment que je me suis éloigné de ce projet et que je l’ai utilisé en classe pour illustrer ce qu’un historien ne doit pas accepter dans sa démarche.

J’ai rapidement constaté que je n’étais pas seul à remettre en question l’orientation du projet. Des historiens chevronnés, des sommités dans leur domaine, ont sonné l’alerte. Impossible de balayer du revers de la main les interventions des James McPherson, Gordon Wood, Victoria Bynum ou James Oakes. Nous entonnons tous le même refrain: valoriser l’enseignement de l’histoire du point de vue de la communauté noire est noble et nécessaire, mais la réinventer est nocif.

Comment peut-on déformer ou réinventer l’histoire? J’illustre, à l’aide d’un des nombreux exemples de récupération qui ne s’appuient pas sur des faits et des sources. Les responsables du projet ne présentent plus l’indépendance et la déclaration de 1776 comme le triomphe, dans les colonies, des idéaux des Lumières. Non, si les États-Unis se séparent de l’Angleterre, c’est tout simplement pour être en mesure de préserver l’esclavage.

S’il est vrai qu’on doit dégommer la guimauve qui enveloppe la représentation de l’indépendance et qu’il faut souligner la division qui règne au sein des colonies même au moment de l’indépendance, rien ne permet à 1619 d’avancer une théorie aussi foireuse.

Les Pères fondateurs étaient-ils divisés sur la question de l’esclavage? Bien sûr! La relation trouble de certains d’entre eux avec leurs esclaves, Thomas Jefferson, par exemple, doit-elle être rappelée et enseignée? Bien sûr! Mais prétendre que le combat pour l’indépendance des colonies repose sur un désir de préserver l’institution de l’esclavage est une dangereuse vue de l’esprit.

Il est clair qu’en dénonçant le projet 1619, le président exploite la division et la peur qu’inspire une certaine gauche aux États-Unis. Sa vision de l’enseignement est tout aussi dommageable, mais son intervention permet de lancer un débat nécessaire.

L’histoire n’appartient pas aux historiens, mais ils sont encore les mieux outillés pour informer correctement leurs concitoyens. L’historien laisse aux décideurs et aux élus le soin d’accomplir leurs tâches, mais, habituellement, il éclaire bien le contexte et rappelle les faits.