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La «westislandisation» pour les nuls: entretien avec Frédéric Lacroix

Le chercheur indépendant Frédéric Lacroix
Photo courtoisie Le chercheur indépendant Frédéric Lacroix

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Le chercheur indépendant Frédéric Lacroix est assurément l'un des meilleurs analystes de la situation du français. Je l’ai interviewé pour savoir ce qu’il pensait des récentes élections au Nouveau-Brunswick, dans une perspective québécoise. Dans quelle mesure ces élections nous parlent-elles de notre propre avenir?

Il publiera le 13 octobre Pourquoi la loi 101 est un échec, aux éditions Boréal, un livre qui fera assurément grand bruit.

***

Mathieu Bock-Côté: Que vous inspire le résultat des élections au Nouveau-Brunswick (N.-B.)?

Frédéric Lacroix: La chose suivante: les Québécois auraient intérêt à suivre de près ce qui se passe chez nos voisins. La situation au N.-B. est riche d’enseignements pour nous. Comme une image vaut mille mots, voici une carte des résultats électoraux à l’élection générale du 14 septembre 2020 au Nouveau-Brunswick (N.-B.).

Le chercheur indépendant Frédéric Lacroix
Capture d'écran, Radio-Canada

L’immense clivage entre le nord et la côte est francophone et le sud anglophone saute bien sûr aux yeux. Le parti libéral, défendant le bilinguisme officiel, a balayé les circonscriptions acadiennes, alors qu’il a été rayé de la carte au sud où le parti conservateur de Blaine Higgs a cartonné. Blaine Higgs est un homme qui a passé l’essentiel de sa carrière chez Irving (qui est l’équivalent, en pire, de Power Corporation au Québec), et qui a été membre du défunt Confederation of Regions Party, un parti férocement anti-bilinguisme.

La question de la langue est un sujet qui hante chaque élection au Nouveau-Brunswick. Il existe là-bas, comme au Québec, une très forte structuration du vote en fonction de la langue.

L’élection a été précédée d’un «débat des chefs en français» assez surréaliste merci, où l’essentiel des propos se sont tenus en anglais avec traduction simultanée en français. Du «traduidu», comme disait Gaston Miron, dans toute sa splendeur. Du «traduidu», c’est-à-dire un français dévitalisé, inutile, réduit à l’état de langue de traduction et de simulacre de langue vivante. Blaine Higgs, qui est maintenant premier ministre, est en effet incapable de parler français. Au Nouveau-Brunswick, le pouvoir ne parle pas français. Rappelons qu’au Québec, un débat en anglais — sans traduction simultanée — s’est tenu en 2018.

Depuis 1968, le N.-B. est une province officiellement bilingue, la seule au Canada. On se rappellera que la commission Laurendeau-Dunton, dans son premier rapport publié en 1967, recommandait non seulement de déclarer l’anglais et le français comme langues officielles au niveau fédéral, mais également de déclarer le Nouveau-Brunswick et l’Ontario comme des provinces bilingues. L’Ontario a refusé net; il n’était pas question de constitutionnaliser les droits des francophones en Ontario, ce qui aurait donné un véritable rapport de force aux Franco-Ontariens. Aujourd’hui, tout ce que l’Ontario offre à la minorité francophone, c’est quelques services en français et quelques strapontins pour les études postsecondaires. Cela a des conséquences: le taux d’assimilation des Franco-Ontariens est de 48,3% chez les 25 à 34 ans.

A contrario, les Acadiens bénéficiaient dans les années soixante d’un premier ministre du Nouveau-Brunswick francophone, Louis Robichaud, et, détail non négligeable, ils constituaient à l’époque 35,2% de la population (mais 31,4% seulement, selon la langue d’usage). Ils bénéficiaient donc d’un rapport de force non négligeable. Le Québec, bien sûr, était déjà, dans les faits, et même si elle n’en avait pas le titre, une province bilingue depuis l’adoption de la Loi constitutionnelle de 1867.

Mais au N.-B., l’adoption du bilinguisme officiel a été vivement contestée par une bonne partie des anglophones. Le maire de Moncton, Leonard Jones, était allé jusqu’à affirmer que, si cette politique était adoptée, «le sang allait couler à Moncton» et que «la guerre civile menaçait le Nouveau-Brunswick».

Au Canada, la «paix linguistique» et la bonne entente ont toujours été fondées sur un «pacte» qui repose implicitement sur le consentement à la minorisation de la part des francophones.

L’éviction du parti libéral probilinguisme du sud de la province se profilait depuis quelque temps déjà. Au N.-B., la greffe du bilinguisme a mal pris et celui-ci est contesté de plus en plus ouvertement. Pourquoi? Pour deux raisons: premièrement parce qu’une bonne partie des anglophones n’a jamais accepté cette politique et aussi, deuxièmement, parce que le poids démographique des francophones est à la baisse au N.-B. Alors qu’ils constituaient 35,9% de la population en 1951, selon la langue maternelle, ils n’étaient plus que 31,9% en 2016 (chute de 4 points en 65 ans). Selon la langue d’usage, soit la langue parlée le plus fréquemment à la maison, les francophones sont passés de 31,4% en 1971 à 28,6% en 2016 (chute de 2,8 points en 45 ans).

Notons également que si les francophones constituent 31,9% de la population, selon la langue maternelle en 2016, ils ne sont que 28,6%, selon la langue d’usage. Ce qui est plus proche d’une personne sur quatre que d’une personne sur trois. Les francophones ont perdu 10,3% de leurs effectifs courants via l’assimilation. Cette décrue de leur poids démographique entraîne leur affaiblissement politique. Ils sont lentement, progressivement, éjectés du pouvoir. La politique de bilinguisme officielle, par exemple, est de plus en plus remise en question. Demography is destiny, comme ils disent.

Comme le disait l’ineffable Jean Chrétien, «l’assimilation est une réalité de la vie» au N.-B. et elle n’est absolument pas négligeable.

Et les projections démolinguistiques qui sont à notre disposition annoncent que la situation ne va pas s’améliorer pour les Acadiens; la décroissance de leurs effectifs sera lente et continue partout au N.-B., même dans le nord francophone (voir tableau 6.1); en 2056, les francophones ne composeront plus que 27,5% de la population, selon la langue maternelle, et 27,1%, selon la langue d’usage.

MBC: Dans quelle mesure les Québécois devraient-ils être interpellés par cette situation?

FL: Rappelons les résultats des élections 2018 au Québec: le Parti libéral a été évincé de partout, sauf de ses bastions sur l’île de Montréal et de Laval, où la proportion de francophones n’est plus suffisante pour arriver à renverser le vote en bloc des non-francophones en faveur du Parti libéral (à hauteur de 80% à 85%). Dans les 15 dernières années, grâce à l’immigration massive, presque toute l’île de Laval s’est transformée en extension politique de l’Ouest-de-l’Île de Montréal, du «westisland». Lors des élections de 2018, le Parti libéral, pourtant en pleine déroute partout ailleurs au Québec et ayant récolté son pire score électoral depuis la Confédération, a tout de même réussi à y faire élire cinq députés [sur les six que compte Laval].

J’ai nommé ce phénomène, qui avait déjà été étudié par le politologue Pierre Serré et qui me semble absolument majeur pour notre vie démocratique, la «westislandisation». La «westislandisation», c’est la transformation progressive de comtés en forteresses libérales imprenables grâce au changement de composition linguistique de leur population. La «westislandisation» est un phénomène qui suit la démographie. Pour savoir de quel parti sera votre député dans 10 ou 20 ans, il vous suffit de consulter les projections démolinguistiques établies par Statistique Canada. Note: les députés actuels des circonscriptions de Montréal feraient bien d’établir leurs plans de carrière en fonction de ces mêmes projections démographiques. Cela leur économisera pas mal d’efforts et d’espérances inutiles.

Le cas du N.-B. est une préfiguration de ce qui nous attend si le Québec continue sur sa trajectoire actuelle, c’est-à-dire s’il refuse de poser des gestes forts et structurants pour modifier la dynamique linguistique favorable à l’anglais qui règne chez nous (les anglophones assimilent environ la moitié des allophones qui s’établissent chez nous, malgré le fait qu’ils ne constituent que 8,1% de la population!), et s’il refuse aussi de remettre en question les seuils excessifs d’immigration qui sont les nôtres depuis une quinzaine d’années.

MBC: Posons une question spéculative: à partir de quel pourcentage dans la population pourra-t-on considérer que les Québécois francophones ont perdu le contrôle de la vie politique québécoise?

FL: Environ la moitié des comtés au Québec sont dans la grande région de Montréal. Statistique Canada annonce que le poids démographique des francophones dans la région de Montréal sera rendu à 54,5% en 2036 (soit une chute de presque 10 points sur la période 2011-2036). Pierre Serré avait déjà démontré qu’en bas d’une certaine proportion de francophones dans un comté, l’alternance politique cessait et le PLQ l’emportait systématiquement (son seuil était autour de 79%).

On peut donc penser qu’en 2036, la grande majorité des comtés de l’île de Montréal, de Laval, de Vaudreuil-Soulanges, de Longueuil, Brossard, Boucherville, Saint-Eustache, etc., soit les rives sud et nord de Montréal et de Laval, seront aux mains du PLQ. Environ la moitié des comtés au Québec risquent donc d’être verrouillés politiquement. Or, un gouvernement majoritaire est celui qui détient la moitié des sièges, plus un à l’Assemblée nationale. Le parti qui contrôle la grande région de Montréal risque donc d’être majoritaire de facto. Et notons que 2036, c’est dans 16 ans seulement...

On peut aussi penser que sur l’île de Montréal même, le PLQ va soit déloger QS, soit QS sera forcé d’abandonner sa posture indépendantiste (et toute revendication linguistique) pour ne pas être sorti du jeu politique. Il n’est pas impossible non plus que ces deux partis, alimentés par une clientèle électorale se ressemblant de plus en plus, fusionnent, tout simplement. Un seul parti dominerait alors les îles de Montréal et de Laval. La cassure en deux du Québec, d’un côté la région de Montréal et de l’autre le ROQ (reste du Québec), annoncée par les projections démolinguistiques de Marc Termote dès 2011, se matérialiserait de façon spectaculaire.

Précisons une chose: les sondages donnent actuellement la CAQ gagnante dans un grand nombre de ces comtés de Montréal. Les intentions de vote pour la CAQ sont actuellement très élevées et le PLQ est rendu à 9% d’intentions de vote seulement chez les francophones.

À mon avis, il ne faut pas se leurrer; cela est conjoncturel, relié à la pandémie, et non pas structurel. Les intentions de vote des allophones envers le PLQ ont certes baissé un peu, mais elles restent élevées et sont quasi constantes depuis des décennies. Il serait très étonnant (mais non impossible) que nous assistions actuellement à un renversement de cette tendance. Et la CAQ vient de reconduire, comme si de rien n’était, les cibles que le PLQ avait fixées en immigration, soit 50 000 immigrants par année. Une cible qui est l’un des principaux moteurs de la «westislandisation».

Si le PLQ prend son mal en patience, il reprendra le pouvoir un jour. La CAQ se sera sortie du jeu politique elle-même. Et pour de bon.

Pour savoir ce qui se passe ensuite, les Québécois n’ont qu’à s’intéresser à ce qui se déroule au Nouveau-Brunswick.