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Nature humaine en péril!

<strong><em>Le lièvre d’Amérique</em><br>Mireille Gagné</strong><br>La Peuplade<br>160 pages
Photo courtoisie Le lièvre d’Amérique
Mireille Gagné

La Peuplade
160 pages

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Diane est une championne de la performance au travail et est prête à tout pour s’améliorer. Quitte à se perdre. Ou à se retrouver.

L’histoire de Diane passe par un lièvre, celui du titre, Le lièvre d’Amérique. Une fable animalière, résume la quatrième de couverture. 

En fait, quatre récits se côtoient et s’entremêlent dans le roman de Mireille Gagné, son premier, aussi curieux que prenant et si précis dans la manière de raconter.

Il y a la Diane de l’adolescence, enfant de l’Isle-aux-Grues dont nous parlent des chapitres chargés de poésie. Comme on dit là-bas, le temps est pommelé ou encore se morfond, et c’est magnifique à lire. Mais la beauté de l’affaire n’empêche pas les drames. L’un d’eux, terrible, poussera la jeune fille à partir.

Il y a la Diane des jours d’avant le grand changement, celle qui court après la perfection, perpétuellement insatisfaite. Mireille Gagné nous raconte ça dans des chapitres si ramassés que même les virgules n’y trouvent pas leur place. C’est essoufflant, perturbant tant on y lit le reflet des vies d’aujourd’hui.

Et puis Diane passe par l’opération miracle qui doit l’aider à mieux performer, ne serait-ce que moins dormir et avoir plus de temps pour... Pour quoi au juste ? Sa transformation soulève d’autres questions, des malaises... et un rapprochement de plus en plus visible avec le roux lièvre d’Amérique !

Celui-ci se glisse dans chacune des six sections du livre. Dans des pages de type documentaire, on saura tout des mœurs particulières de l’animal sauvage, en voie d’extinction. Comment il survit en environnement hostile, comment il reste constamment aux aguets.

Ainsi, sans appuyer, Mireille Gagné développe habilement sa métaphore animalière.

Il y a beaucoup à tirer de cette fable des temps modernes qui appelle au respect de la nature, et particulièrement de la nature humaine. On est happé par le récit et par des phrases qui font réfléchir.

Celle-ci, par exemple, alors que Diane, interdite d’écran après son opération, s’interroge : « Que pourrait-elle faire en attendant ? Aucune idée. Elle n’a jamais eu l’habitude de l’oisiveté. Si seulement elle pouvait déverrouiller son appareil intelligent. Répondre à des courriels. [...] Jouer à un jeu de patience. Ordonner des blocs par couleur ».

Tout le futile du monde plutôt que le vide.

Ou encore celle-là : « Elle s’assoit devant son ordinateur et ouvre ses courriels. Déjà cent vingt-huit non lus ; deux cent vingt-quatre notifications. Et ça la frappe en plein visage. L’humain pourra-t-il survivre à ça encore longtemps ? »

Mais comment fuir ?

Diane, elle, a son île, là où la marée et le vent imposent leur rythme. Elle y retourne. Dès lors, ce roman, qui aurait pu être aussi sombre que les pages barbouillées de noir qui séparent les sections, nous laisse sur l’espoir.

Et il rejoint en épilogue une légende algonquienne où Nanobozo apparaît en lièvre aux gens égarés. C’est une belle conclusion que la sagesse des temps anciens trouve ici des échos en nos temps présents.