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Des hausses salariales bien supérieures à l’inflation

Et les impôts fonciers ont bien sûr augmenté

Hôtel de ville de St-Eustache
Photo Pierre-Paul Poulin Les hausses salariales accordées à Saint-Eustache, dans la couronne nord de Montréal, sont parmi les plus importantes recensées par HEC Montréal. Le maire, Pierre Charron, affirme qu’il n’aurait absolument pas pu s’entendre avec les syndicats s’il s’en était tenu à des augmentations égales à l’inflation.

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Même si les employés municipaux sont déjà les mieux payés au Québec, les villes leur ont tout de même consenti des hausses salariales supérieures à l’inflation ces dernières années.

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De 2014 à 2019, la croissance moyenne de la rémunération a oscillé de 1,9 % à 4,8 % par année selon la taille des municipalités, révèle un nouveau rapport du Centre sur la productivité et la prospérité (CPP) de HEC Montréal obtenu par Le Journal.

Pendant cette période, l’indice des prix à la consommation a progressé de moins de 1,5 % par année en moyenne. 

Pour financer la hausse de leurs dépenses, plusieurs municipalités ont dû augmenter l’impôt foncier à un rythme plus élevé que celui de l’inflation.

Dans les villes de 100 000 habitants et plus, la rémunération moyenne frise désormais les 105 000 $ par année, tandis que dans les villes de 50 000 à 99 999 habitants, elle frôle les 87 000 $.

Une spirale difficile à arrêter

Le maire de Rimouski, Marc Parent, dit avoir fait du contrôle de la masse salariale un « cheval de bataille » à son entrée en poste, en 2016. 

« J’étais vraiment fringant [...], mais force a été de constater que c’est la spirale provinciale qui prend le dessus », lance-t-il.

Les municipalités craignent comme la peste de se retrouver en arbitrage en cas de désaccord avec les syndicats, explique la directrice des ressources humaines de Rimouski, Annie Beaupré.

« Il ne faut pas aller trop en deçà [de la moyenne provinciale] parce qu’on va se faire rattraper dans un jugement. Ça va nous être imposé, et en plus, on va avoir brisé nos relations de travail », affirme-t-elle.

À Gatineau, où la rémunération figure parmi les plus élevées au Québec, le maire Maxime Pedneaud-Jobin croit que les comparaisons avec les autres villes « ne sont pas branchées sur la réalité ».

« On a une des meilleures fonctions publiques au Québec, soutient-il. Elle est agile et capable de se revirer sur un dix cents. [...] Comme ville, on est capable de se payer les niveaux de salaires qu’on a, alors pour moi, c’est ça qui compte. »

La situation s’est tout de même améliorée par rapport à la période de 2010 à 2014. La croissance moyenne de la rémunération des employés municipaux avait alors varié de 3,3 % à 6,9 % par année.

Le ralentissement s’explique principalement par l’application de la loi 15, adoptée en 2014 par le gouvernement Couillard, qui a notamment obligé les salariés à assumer 50 % des déficits des régimes de retraite.

« La loi a donné des résultats, c’est très clair », constate Robert Gagné, directeur du CPP.

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Les pantalons de « clown »

Mais pour en arriver là, la population avait dû subir, pendant trois ans, des moyens de pression de la part de certains syndicats. 

Des milliers de policiers avaient troqué leurs uniformes pour des pantalons de camouflage, tandis que des pompiers avaient recouvert leurs camions d’autocollants. 

Les élus municipaux avaient aussi goûté à la médecine des syndicats. 

« C’est allé jusqu’à des manifestations à ma résidence. J’ai encore tout ça frais en mémoire », relate Suzanne Roy, mairesse de Sainte-Julie et présidente de l’Union des municipalités du Québec.

Malgré tout, les employés municipaux demeurent les champions des gros salaires au Québec. 

L’an dernier, ils gagnaient en moyenne 3 % de plus que les fonctionnaires fédéraux, 33 % de plus que les fonctionnaires provinciaux et 47 % de plus que les travailleurs non syndiqués du secteur privé, selon des données de l’Institut de la statistique du Québec.

« On vit actuellement dans le monde municipal le résultat d’années de négligence, de laxisme et de complaisance », se désole le professeur Gagné.

Justice sociale

Le fossé s’est toutefois rétréci un peu. En 2014, les salariés municipaux gagnaient en moyenne 8 % de plus que ceux du fédéral, 39 % de plus que ceux du gouvernement provincial et 58 % de plus que les travailleurs non syndiqués du privé.

« Est-ce qu’un col bleu gagne trop ou pas assez ? Ce n’est pas à moi de le dire. Il faut peut-être se demander si les autres travailleurs gagnent suffisamment. Je pense notamment à ceux qui travaillent dans le domaine de la santé à des salaires de famine. Il y a aussi une question de justice sociale », fait remarquer le maire de Saint-Bruno-de-Montarville, Martin Murray.

Pour expliquer les hausses de rémunération supérieures à l’inflation, Mme Roy relève que des conventions collectives ont été signées il y a plusieurs années.

« Ce n’est pas un bateau qu’on peut revirer d’une année à l’autre », affirme-t-elle.

La présidente de l’UMQ souligne également que contrairement aux gouvernements, les municipalités ne peuvent pas imposer elles-mêmes des conditions de travail. 

Manque de transparence de la part des municipalités au Québec  

Robert Gagné est l’un des coauteurs de l’étude sur la rémunération des employés municipaux.
Photo Martin Alarie
Robert Gagné est l’un des coauteurs de l’étude sur la rémunération des employés municipaux.

Quatre questions à Robert Gagné, professeur à HEC Montréal et directeur du Centre sur la productivité et la prospérité – Fondation Walter J. Somers, coauteur de l’étude sur la rémunération des salariés municipaux.

Q : Vous avez tracé un portrait de la rémunération des employés municipaux à l’aide des chiffres accessibles sur le site Données Québec. Comment s’est déroulé l’exercice ?

R : Le gouvernement dit que c’est un site de « données ouvertes », mais ce n’est tellement pas vrai. C’est trompeur, et à la limite c’est rire du monde. Ils lancent comme ça, sur le web, d’immenses fichiers Excel sans aucun travail d’adaptation... [...] Malheureusement, on est les seuls à faire un effort pour les rendre véritablement accessibles à monsieur et madame Tout-le-Monde, qui n’ont pas une équipe d’analystes pour traiter ces fichiers-là, qui sont dans un état lamentable.

Q : Les élus augmentent régulièrement l’impôt foncier pour couvrir la hausse des dépenses des municipalités. Pourquoi ne limitent-ils pas davantage les hausses salariales pour avoir moins à le faire ?

R : Je ne suis pas convaincu que les administrations municipales paient le prix de leur laxisme en matière de gestion des conditions de travail de leurs employés. Demain, si le gouvernement annonce qu’il augmente substantiellement les impôts, ça va brasser. Mais les augmentations de taxes municipales suscitent moins de réactions. C’est peut-être parce qu’historiquement, les taxes municipales ont occupé une faible part du budget des familles.

Q : Ne faut-il pas se réjouir que les employés municipaux gagnent de bons salaires et souhaiter que leur rémunération entraîne à la hausse celle des autres travailleurs québécois ?

R : Je crois beaucoup qu’il faut payer les gens à leur juste valeur et que le talent, ça se paie. Maintenant, je transmets ces données-là aux citoyens et je leur demande : est-ce que vous considérez que vous en avez pour votre argent ? Est-ce que la qualité des services que vous recevez est à la hauteur des salaires qui sont payés aux employés ? [...] Les enseignants qui sont propriétaires et qui paient des taxes peuvent regarder ça et se dire : ouin, je ne gagne pas ça, moi.

Q : Cette étude sur la rémunération succède au Palmarès des municipalités, que vous ne pouvez plus réaliser depuis que Québec a cessé, en 2016, d’obliger les municipalités à dévoiler certains indicateurs de rendement. Qu’en pensez-vous ?

R : Les municipalités disaient que ça leur imposait un fardeau trop lourd. Pour moi, cet argument, c’est de la foutaise. Comment est-ce que ça peut être un fardeau démesuré de savoir combien de litres une usine de filtration produit chaque année ? Comment font-ils pour acheter du chlore ? Comment font-ils pour aller en appels d’offres s’ils ne savent pas combien de kilomètres ils ont à déneiger ? C’est complètement ridicule. Ils les ont toutes, ces données-là. [...] C’est comme si les élus disaient : ça nous écœure de rendre des comptes à notre population. 

Combien gagnent-ils en moyenne ?  

Réceptionniste  

  • Municipalités : 45 140 $ - 40,01 $/h  
  • Secteur public : 40 528 $ - 34,52 $/h  
  • Secteur privé : 37 828 $ - 26,22 $/h   

Conducteur d’équipement lourd  

  • Municipalités : 58 430 $ - 51,38 $/h  
  • Secteur public : 56 982 $ - 49,43 $/h  
  • Secteur privé : 67 890 $ - 46,55 $/h   

Directrice des ressources humaines  

  • Municipalités : 116 816 $ - 102,42 $/h  
  • Secteur public : 108 430 $ - 90,07 $/h  
  • Secteur privé : 119 144 $ - 83,00 $/h  

 

Source: Enquête sur la rémunération globale au Québec 2018, Institut de la statistique du Québec

Note: Les taux horaires tiennent compte des heures travaillées et des avantages sociaux (rémunération globale)