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En Égypte, l'angoisse des familles pour leurs fils disparus en route pour l'Europe

En Égypte, l'angoisse des familles pour leurs fils disparus en route pour l'Europe
Photo AFP

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Dahmasha | Les familles de 15 Égyptiens partis d'une ville pauvre du delta du Nil pour tenter en septembre la dangereuse traversée vers l'Europe craignent le pire pour leurs proches, portés disparus en mer comme des milliers de migrants avant eux. 

Dahmasha, située à 60 km au nord du Caire, au milieu des champs de coton, ressemble à une ville fantôme depuis que plusieurs centaines de ses jeunes hommes ont pris le chemin de l'exil via la Libye voisine en conflit.

Un minibus affrété par un trafiquant d'êtres humains quittait encore mi-août cette localité de 18 000 habitants. Il était bondé: 37 jeunes hommes ayant payé chacun 70 000 livres égyptiennes (3800 euros) se trouvaient à bord.

Un mois plus tard, l’Organisation internationale des migrations (OIM) annonçait qu’au moins 20 migrants — principalement égyptiens et marocains — avaient disparu après le chavirement le 14 septembre d’une frêle embarcation partie de la Libye.

Deux corps ont depuis été rapatriés à Dahmasha et une vidéo non datée diffusée sur internet montre apparemment 20 survivants. De jeunes hommes originaires de cette ville, épuisés, y énumèrent les noms de ceux ayant péri dans le naufrage.

Des proches ont confirmé leurs identités sans pouvoir vérifier la véracité de leurs affirmations, faute d'avoir pu leur parler directement.

La parlementaire égyptienne Sahar Atman a affirmé la semaine dernière sur Facebook, après ses contacts avec les autorités, que 20 des hommes avaient survécu et qu'ils allaient être rapatriés en Égypte.

Mais aucune nouvelle des 15 manquant encore à l'appel.

Depuis l'annonce de l'OIM, des mères et des épouses habillées de noir pleurent leur disparition.

Retenus en otage

«Je veux juste 1% de chance d'entendre quelque chose qui va soulager ma soif de savoir où est mon fils», confie à l'AFP Horreya, mère d'un disparu de 24 ans.

Son dernier contact avec son fils Mohamed Farrag s'est produit quelques heures avant qu'il n'embarque le 12 septembre sur un bateau au port libyen de Zawiya, à l'ouest de Tripoli, à destination de l'île italienne de Lampedusa.

Le jeune peintre en bâtiment a laissé derrière lui sa femme et son fils de deux mois. Il était l'aîné des trois enfants d'Horreya, «le plus gentil d'entre eux».

Karim, 23 ans, frère du disparu, raconte que Mohamed lui avait demandé de partir avec lui. «Je lui ai dit: “Je n'y vais pas. Tu es mort avant même d'arriver là-bas.”»

Le voyage des Égyptiens s'est transformé en calvaire bien avant qu'ils n'atteignent les côtes de la Méditerranée, selon leurs proches.

Selon Rawya Abdalla, son beau-frère l'a appelée de Libye, paniqué, la suppliant de lui envoyer de l'argent pour payer des trafiquants qui les détenaient.

«Il disait qu’ils [les trafiquants] ne les nourrissaient pas, qu’ils ne leur donnaient pas d’eau», se souvient-elle, ajoutant qu’ils étaient aussi battus, notamment lorsqu’ils parlaient entre eux. «Il a été retenu en otage dans un entrepôt pendant 25 jours.»

La voiture familiale a été vendue et 20 000 livres égyptiennes ont été remises au passeur local qui a dit qu'il paierait la rançon.

Un rapport d'Amnesty International publié en septembre a évoqué le sort de migrants «kidnappés par des milices, des groupes armés et des trafiquants», avant d'être «torturés ou violés jusqu'à ce que leurs familles paient des rançons».

Selon Mme Abdalla, les habitants de Dahmasha attendent toujours des informations de la part des autorités et de l'aide du gouvernement du président Abdel Fattah al-Sissi.

«Nous demandons au président de reconnaître notre douleur», dit-elle.

Sollicité par l'AFP le ministère égyptien de l'Émigration n'a pas répondu.

Les Égyptiens ne constituent qu'un petit contingent au sein des dizaines de milliers de candidats à la traversée maritime vers l'Europe depuis le continent africain.

«Que devraient faire nos jeunes? Tuer ou voler pour survivre? Ils émigrent pour rapporter de l’argent de façon légitime», s’emporte Rawya Abdalla.

«Nous avons perdu nos fils et notre argent», déplore-t-elle. «Nous avons tout perdu. Nous n'avons rien. Nous voulons leurs corps pour qu'on puisse les enterrer ici.»