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Invitation à la ministre McCann

La ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann
Photo d'archives, Simon Clark La ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann

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Un billet différent en ce début de journée. Une pause dans la couverture frénétique de la campagne 2020 pour me pencher sur une décision que devrait entériner la ministre McCann concernant le cours d’histoire obligatoire qui sera bientôt offert aux étudiants du programme de Sciences humaines.

Comme historien et professeur d’histoire, je suis inquiet de la disparition imminente de l’actuel cours obligatoire. Nous offrons actuellement un cours, le dernier cours d’histoire pour plusieurs étudiants puisque les autres ne sont pas obligatoires, qui permet de couvrir l’histoire occidentale de l’Antiquité jusqu’à nos jours. 

La nouvelle mouture du cours obligatoire ferait disparaître deux des quatre grandes périodes historiques, l’Antiquité et le Moyen Âge. Quand on pense que le cours d’histoire obligatoire avait été pensé pour combler les carences dans la culture générale de nos jeunes, je ne peux que m’attrister du changement apporté.

Je ne suis pas le seul à déplorer la disparition d’un cours centré sur le développement d’une culture générale qui constitue un soutien précieux aux autres apprentissages de la formation générale ou aux autres cours dispensés en sciences humaines.

Déjà, des collègues ont rédigé une lettre pour présenter notre position. Je la partage avec vous, ce matin, en espérant que la ministre l’ait déjà lue ou qu’elle le fera éventuellement. Si elle juge opportun de prolonger la réflexion ou de revoir l’implantation du cours, il va de soi que mes collègues et moi-même serions très ouverts à en discuter en sa compagnie.

Voici donc la missive de mes collègues Rémi Bourdeau et Nathan Murray qui est déjà appuyée par plus de 250 signataires, étudiants, professeurs, chercheurs et associations.

Lettre à la ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann 

Dans le cadre de l’actualisation du programme de Sciences humaines au niveau collégial, un comité de rédaction suggère de remplacer le cours d’initiation à l’histoire de la civilisation occidentale par un cours sur les «fondements de l’histoire du monde du XVe siècle à nos jours». Nous, historiens, professeurs, chercheurs et étudiants, sommes opposés à cette décision. Nous demandons que l’initiation aux héritages antiques et médiévaux occidentaux soit maintenue et clairement énoncée dans les éléments de compétences.

L’enjeu est majeur: la présente révision de la compétence en histoire va déterminer le niveau de culture générale des étudiants et étudiantes de cégep en Sciences humaines pour de nombreuses années. Actuellement, hormis ceux qui sont inscrits dans un profil dont le cheminement exige un deuxième cours d’histoire, les étudiants ne suivent généralement qu’un seul cours dans cette discipline pendant leurs études collégiales, soit le cours d’histoire de la civilisation occidentale. Ce cours, ancré dans la longue durée, propose une histoire cohérente, réfléchie, faite de continuités et de ruptures, depuis la Grèce antique jusqu’au XXe siècle. Les étudiants y découvrent des mondes à la fois étrangers et curieusement familiers, des racines, mais aussi une diversité fascinante de systèmes sociaux, politiques, économiques et culturels.

Ce cours conserve toute sa pertinence aux yeux des praticiens de l’histoire, et il répond aux idéaux humanistes de notre système d’éducation. Il respecte à la lettre les orientations déterminées par votre ministère. En effet, la compétence ministérielle actuelle demande aux enseignants de «rappeler les contributions significatives des civilisations qui sont à l’origine du monde occidental». L’étudiant doit avoir «une connaissance adéquate de l’origine et du développement de la civilisation occidentale». Les héritages antiques et médiévaux font partie de ces «contributions significatives». En somme, l’histoire de la civilisation occidentale est pertinente et l’étude du passé lointain, essentielle.

Malheureusement, un comité de rédaction, formé de professeurs d’histoire de cégep, a décidé qu’il n’était plus nécessaire d’initier les étudiants à l’Antiquité, préférant laisser ce rôle aux professeurs de philosophie et — dans les quelques cégeps où subsiste encore cette discipline — aux professeurs de civilisations anciennes. Il a aussi décidé d’exclure le Moyen Âge du cadre d’étude. Pour ne donner que quelques exemples, cela signifie que ce comité propose de ne plus enseigner la démocratie athénienne, la naissance du christianisme, la romanisation, la naissance de l’Islam et la féodalité. Cette décision fait suite à une consultation en ligne réalisée au printemps dernier, en plein confinement, consultation qui présentait plusieurs faiblesses méthodologiques: le sondage était partiel et partial.

Au début du processus de consultation, votre ministère a demandé que l’actualisation de la compétence du cours respecte un critère fondamental: elle devait tenir compte du «profil attendu des étudiants diplômés du programme d’études préuniversitaires en Sciences humaines à leur admission à l’université». Ce «profil attendu» est présenté dans le rapport Belleau (2017), dans lequel les représentants du milieu universitaire ont défini certaines «orientations générales». [...]. Au sujet des attentes qui concernent plus spécifiquement les savoirs historiques, on peut y lire que la formation en histoire doit permettre aux étudiants de «distinguer les grandes périodes».

Madame la ministre, nous sommes d’accord avec ces attentes. C’est précisément pour cette raison que nous tenons à exprimer notre opposition à la nouvelle compétence proposée: à notre avis, elle entre en contradiction avec ce «profil attendu». Un cours qui évacue les héritages antiques et médiévaux de sa compétence centrale ne permettra pas à l’étudiant d’acquérir une compréhension globale des quatre grandes périodes. Qui plus est, la proposition d’élargir le cadre géographique à l’ensemble du monde risque de surcharger le contenu du cours. Vu la grande souplesse que permettent les compétences au moment de la rédaction des plans-cadres, les apprentissages risquent d’aller dans plusieurs directions. [...] Dans ce contexte, nous avons du mal à comprendre comment les professeurs d’université pourront anticiper les acquis des étudiants lors de leur admission à l’université.

La mission du cours d’initiation est de permettre aux étudiants d’acquérir des références historiques sur des contextes décisifs, à travers l’étude de l’Occident de la longue durée, de façon à les réutiliser dans un cours d’histoire plus spécialisé, dans les autres cours de Sciences humaines, puis à l’université. Pour l’instant, seul le cours d’Initiation à l’histoire de la civilisation occidentale permet de remplir cette mission.

Nous demandons que le cours d’Initiation à l’histoire de la civilisation occidentale soit maintenu et amélioré, de façon à garantir un socle commun de culture générale dans le réseau; limiter l’objet d’étude à l’Occident (tout en abordant les interrelations avec l’Europe orientale et le monde musulman); faire référence aux héritages de l’Antiquité et du Moyen Âge; tenir compte des attentes des universités, mais aussi de celles des étudiants. 

* Ce texte est appuyé par 225 signataires, historiens, professeurs, chercheurs, étudiants et associations, dont les professeurs Guy Rocher et Georges Leroux.