/opinion/columnists
Navigation

Le visage de l’apartheid

Le visage de l’apartheid
Photo courtoisie

Coup d'oeil sur cet article

Joyce Echaquan avait 37 ans. Elle était attikamek. Avec son conjoint, Carol, et ses sept enfants, elle habitait à Manawan, une réserve amérindienne. Parce qu’elle était autochtone, ses derniers moments de vie à l’hôpital de Joliette furent atroces.

Dans sa chambre, l’infirmière et la préposée l’ont inondée d’insultes dégradantes et racistes. On le sait, parce que Joyce s’est filmée en direct. Son visage pétri de douleur et ses appels désespérés à l’aide étaient insoutenables. Au Québec. En 2020. 

Inutile de se défiler. Sa fin de vie brutale s’inscrit dans une longue histoire de racisme envers les Autochtones, ici et dans le reste du Canada. Et s’il perdure autant, c’est parce qu’il est systémique.

Tous paliers de gouvernement confondus, tant et tant de rapports sur l’état lamentable de nos relations avec les Premières Nations croupissent sur les tablettes. 

La mort en direct

Au pays des licornes, nous vivons toujours sous le régime de la loi fédérale sur les Indiens de 1876 – un système éhonté d’apartheid dans lequel les Premières Nations sont enfermées depuis. Qui dit système, dit systémique. 

Insidieux, il est étatique, politique, social et économique. Comme le démontre le rapport de la Commission Viens, il s’étend même jusque dans le réseau de santé. Incluant, depuis belle lurette, l’Hôpital de Joliette. 

Le premier ministre François Legault reconnaît qu’il y a « du racisme » au Québec, comme ailleurs. Il refuse toutefois de prononcer le mot systémique. La raison ? 

Au Canada, les francophones étant eux-mêmes souvent et faussement traités de « racistes » et d’« anglophobes » – et depuis longtemps –, il veut éviter qu’on fasse en plus le « procès des Québécois » face aux Autochtones.

Or, ce ne sont pas des Québécois dont il est question, mais d’un « système ». Le Québec fait partie de ce pays. Si le racisme systémique contre les Autochtones persiste au Canada, c’est qu’à divers degrés il existe ici aussi.  

Déblocage nécessaire

Sans cela, l’horrible fin de vie de Joyce Echaquan serait inexplicable. Pour ses deux bourreaux à l’hôpital, Joyce était une sous-humaine. C’est ça, la déshumanisation. 

Au Québec, quelques premiers ministres ont su prendre les choses à bras-le-corps. René Lévesque avec la reconnaissance des nations autochtones. Robert Bourassa et la Convention de la Baie-James. Bernard Landry et la Paix des Braves. 

Pour Joyce Echaquan, il y aura des enquêtes. Sur le plan politique, François Legault a le pouvoir d’aller plus loin. Dire la réalité du racisme systémique contribuerait certes à un dialogue plus proactif avec les Premières Nations. 

Hier, il rencontrait des chefs de la nation attikamek. Ils lui ont fait des suggestions concrètes pour le réseau de la santé. Le problème, néanmoins, est nettement plus large.

Au pays, parmi tant d’autres femmes, d’hommes et d’enfants autochtones au fil du temps, Joyce Echaquan est la énième victime des effets toxiques d’un apartheid hérité d’une époque qu’on voudrait révolue.   

Parce que l’image de son agonie existe, cela en fera-t-il, pour reprendre les mots de l’avocat de la famille Echaquan, le visage du changement ? Que M. Legault se dise ouvert à des excuses à la famille est un pas dans la bonne direction, mais pour le moment, une chose est sûre.

Les enfants de Joyce sont orphelins. Son conjoint est veuf. Des communautés entières sont en colère.