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La catastrophe RENIR confirmée par la VG

Un milliard $ a été injecté dans un projet de radiocommunication défaillant qui est boudé par les services d’urgence

JDQ
Photo Jean-François Desgagnes Le système de communication d’urgence RENIR doit permettre notamment aux ambulanciers de faciliter leurs communications avec d’autres services d’urgence, entre autres quand ils interviennent pour des cas de COVID-19, comme ici à la résidence privée pour aînés Auberge des Trois Pignons, à Québec, en juillet dernier.

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La vérificatrice générale frappe un dur coup sur le controversé système de communication d’urgence qui a déjà coûté plus d’un milliard $ à Québec, affirmant qu’il fonctionne mal et qu’il est rejeté par les policiers et les ambulanciers.

Dépassements de coût monstres et système déficient : plus de 15 ans après son démarrage, le Réseau national intégré de radiocommunication (RENIR) n’a jamais atteint sa cible. Il est d’ailleurs boudé par 78 % des services d’urgence.

  • Écoutez l'entrevue du ministre délégué à la Transformation numérique gouvernementale Éric Caire avec Benoit Dutrizac sur QUB Radio:

Le modèle d’affaires expose aussi le gouvernement à un risque de dépendance à l’égard d’un seul fournisseur, soit l’entreprise Motorola qui a empoché 232 M$ en développant le réseau et en obtenant 84 % de l’argent des contrats d’achat d’équipements.

En publiant ce rapport, la vérificatrice donne raison à notre Bureau d’enquête qui a sonné l’alarme depuis 2014 dans une série de reportages.

« En 2020, force est de constater que le RENIR n’est pas devenu le réseau national de radiocommunication qu’il devait être, comme cela était prévu au début du projet », mentionne la vérificatrice générale, Guylaine Leclerc.

Pourtant, Québec a toujours défendu RENIR et maintenu qu’il s’agissait d’un actif « robuste ».

Incidents de communication

L’outil informatique devait permettre à toutes les unités liées à la sécurité publique, comme la Sûreté du Québec et les ambulanciers, de communiquer facilement, peu importe l’endroit. 

  • Écoutez la chronique judiciaire de Félix Séguin à QUB Radio:  

Or, les services d’urgence n’ont pas été consultés lors du développement du réseau, ce qui a créé un décalage important entre les besoins et les services obtenus.

Encore aujourd’hui, le système connaît fréquemment des interférences, des interruptions de service et des délais jugés trop longs pour l’obtention d’une communication d’urgence.

Certaines fréquences ne pénètrent pas à l’intérieur des bâtiments, comme les écoles, les hôpitaux et les centres commerciaux.

La vérificatrice signale qu’il y a eu plus de 16 000 incidents de communication.

« C’est un projet qui a été difficile. Il y a une bonne partie de la SQ qui ne peut pas l’utiliser actuellement ou qui n’est pas en mesure de l’utiliser », a mentionné la VG.

Le ministre de la Transformation numérique, Éric Caire, a admis en entrevue qu’il y avait une « rupture de confiance » envers RENIR, mais que le gouvernement travaille à renverser la tendance avec la SQ.

Plus d’un milliard $

Toutefois, RENIR est en voie de devenir le plus gros bordel informatique de l’histoire du Québec, avec des sommes qui dépasseront les 1,3 milliard $ avant même d’être fonctionnel et utilisé.

Pour le moment, RENIR a nécessité des investissements de base de plus de 350 millions de dollars, soit plus du double que ce qui avait initialement été autorisé.

Il faut ajouter à cette somme l’argent lié à l’exploitation du RENIR qui coûte plus de 80 millions $ par année, contrairement aux 24 M$ prévus.

Puis, le gouvernement continue de payer des millions $ pour faire fonctionner de vieux systèmes parallèles pour ceux qui rejettent RENIR.

Parmi ces contrats, une somme de 1,5 M$ est versée de gré à gré à Bell chaque mois.

Le rapport de la vérificatrice indique finalement que le RENIR coûtera encore entre 36 M$ et 108 M$ d’ici 2024, afin d’améliorer la couverture en milieux urbains.

Le ministre Éric Caire, avait pourtant promis en entrevue en décembre 2018 que le RENIR serait complètement déployé et fonctionnel cette année.

« Pitoyable »

« La logique comptable du gouvernement dans ce projet est pitoyable », a critiqué la présidente du Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ), Line Lamarre.

Extraits du rapport de la vérificatrice générale   

  • Le répéteur des ambulances s’active seulement lorsque le véhicule est arrêté. Lors des déplacements, les radios portatives ne peuvent donc pas être utilisées. Cela peut causer des problèmes, notamment lorsqu’un des deux ambulanciers réalise une intervention auprès d’un patient pendant que l’autre déplace le véhicule.   
  • En raison de la conception du RENIR, qui prévoit la mise en file d’attente des communications lorsque l’ensemble des fréquences disponibles dans un site de radiocommunication donné sont occupées, certains policiers peuvent manquer une partie ou la totalité des communications, ce qui s’avère problématique lors de situations d’urgence.   
  • Bien que le RENIR permette l’interopérabilité des communications, celle-ci est limitée par le fait que seulement 22 % des intervenants d’urgence au Québec utilisent le RENIR.      

Qu’est-ce que le RENIR ?  

À la suite du déluge du Saguenay, Québec voulait uniformiser et améliorer les communications entre tous les services d’urgence. Le réseau de radiocommunication sans fil qui a été conçu devait soutenir tous les services de communication d’urgence sur le territoire du Québec pour plusieurs services, ministères et organismes. Par exemple : radiotransmission de données, enregistrement de voix, opérations de géolocalisation.

Voici quelques-uns de nos nombreux reportages percutants sur RENIR  

Août 2017

On apprend que la Sûreté du Québec a dû se contraindre à engager un consultant privé à 200 $ de l’heure pour gérer la crise liée aux ratés de RENIR. « Quand la moitié des postes sont dépourvus de système de communication fiable, et qu’aucune solution rapide n’existe, on considère que c’est une situation de crise », a expliqué un porte-parole de la SQ pour justifier la situation. L’embauche de cet expert visait notamment à trouver des solutions concernant les impacts sur le terrain.

Août 2018

Le Journal dévoilait que les signaux d’urgence du système RENIR étaient souvent bloqués par les murs bétonnés et de nouveaux types de matériaux de construction. Un homme avait failli mourir à Granby, en raison des ratés du système RENIR, alors que le signal de communication des ambulanciers qui intervenaient n’a jamais traversé le mur du bâtiment où se trouvait la victime en arrêt cardiorespiratoire. La vérificatrice générale confirme dans son rapport que certaines fréquences ne pénètrent pas à l’intérieur des bâtiments.

Août 2018

Notre Bureau d’enquête dévoilait que des milliers de pièces d’équipement électronique destinées au RENIR, dont des radios, dormaient dans un entrepôt depuis près de dix ans, et ce malgré les millions investis par Québec dans ces équipements et le risque que ceux-ci deviennent désuets. Cet entreposage prolongé coûte d’ailleurs 200 000 $ par an aux contribuables. Le gouvernement avait indiqué que l’utilisation de ce matériel se fait « au fur et à mesure du déploiement auprès de la clientèle », comme la SQ et les services ambulanciers. Or, la vérificatrice générale note aujourd’hui que seulement 22 % d’entre eux utilisent le système. 

Décembre 2018

Alors que le gouvernement de la CAQ venait de prendre le pouvoir, notre Bureau d’enquête dévoilait que le système RENIR, lancé en 2002 et promis pour 2008 était en totale déroute. Que non seulement les coûts allaient atteindre le milliard, mais que la SQ avait suspendu sa migration vers le système. Le gouvernement admettait pour la première fois que RENIR avait déjà coûté 780,3 M$ et que ces sommes continuaient à croître rapidement, même si la SQ l’avait rejeté. Québec continuait d’ailleurs de payer à Bell (160 M$) pour le vieux système de radiocommunication pour les services d’urgence qui boudaient RENIR.