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Un empire pas si invisible

L’empire invisible
Photo courtoisie L’empire invisible
Essai sur la métamorphose de l’Amérique
Mathieu Bélisle
Éditions Leméac

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Au moment où Mathieu Bélisle terminait son ouvrage sur L’empire invisible, au printemps 2020, les États-Unis, pays des fake news et du délire complotiste, « habitués à être les premiers dans tous les domaines, pour le meilleur comme pour le pire », s’apprêtaient à devenir l’épicentre de la pandémie à la COVID-19.

Affublés du mythique « terre de tous les possibles », les États-Unis dominent le monde. Ils constituent un véritable empire non déclaré, qui fait de nous tous, à des degrés divers, des Américains, affirme Bélisle. Personne ne nous y oblige, mais nous suivons quasi religieusement tout ce que s’y passe, « dans la culture et les informations que nous partageons ». On ne peut pas en imputer la faute à nos frontières que nous partageons avec ce pays puisqu’aussi bien l’Europe que l’Asie ou l’Afrique en sont également atteintes. En somme, « l’humanité tout entière se trouve aujourd’hui engagée dans un devenir-américain dont personne n’a encore vu la fin ». 

S’attribuant le rôle de gendarme de la planète, l’empire américain s’est installé aux commandes sans trop le publiciser, « par le moyen d’alliances et de tractations complexes, de coups d’État et de révolutions par voie interposée, de pactes avec les puissances régionales et les pays voyous, les ennemis du jour étant souvent les alliés d’hier, et vice-versa ». C’est un empire flexible, qui s’adapte à la saveur du jour, pourvu que cela serve ses intérêts.

L’empire est tellement ancré en nous, affirme Bélisle, qu’il est impossible de concevoir comment le combattre efficacement, puisqu’il « fournit des armes à ceux et celles qui choisissent de le combattre, qu’il sert lui-même les arguments permettant de le critiquer, qu’il produit aussi bien le colonialisme que l’anti (ou le post) colonialisme, le capitalisme que l’anticapitalisme... »

Bélisle cherche à comprendre comment l’empire transforme nos vies, sans trop que nous le sachions. Comment il « détermine les cadres et les structures au sein desquels il nous est permis de vivre, penser et sentir [puisque] c’est lui qui conçoit et déploie la “matrice” qui fait de nous ce que nous sommes ». Mais, assure-t-il, malgré tous ses défauts, toutes ses crises intérieures – effondrement des tours jumelles et du système financier, fusillades et violences de toutes sortes, scandales, procédures de destitution présidentielle, etc. –, l’empire n’est pas prêt de disparaître, même avec l’arrivée à la présidence d’un hurluberlu inculte dont les insanités et les mensonges nourrissent la presse quotidienne.

Le cheval de Troie

Au contraire, dit-il, l’empire américain est de plus en plus présent dans nos vies grâce aux GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) et leurs satellites (Uber, Netflix, PayPal, etc.). Qui rêve qui ? demande-t-il. Est-ce que le jeune Américain rêve d’être Chinois ou n’est-ce pas plutôt le jeune Chinois qui rêve d’être Américain ? Dur constat. 

L’auteur nous met en garde contre ce cheval de Troie des GAFAM qui s’immisce dans nos vies. Désormais, il n’est plus nécessaire d’aller en Amérique pour être Américain. C’est l’empire qui va vers vous, où que vous soyez. L’empire, loin d’être en déclin, est partout grâce aux GAFAM. Et il réussit même à nous faire croire que nous sommes libres de nos choix, alors que sommes devenus ses clients, des consommateurs de ce qu’il nous propose, pour ne pas dire nous impose. 

Dans Le déclin de l’empire américain, Denys Arcand était des plus pessimiste, mais Bélisle propose, lui, une valorisation de nos fragiles singularités. Mais attention ! Une singularité capable de résister aux algorithmes qui ont déjà dans leurs valises un certain portrait de vos comportements.

 Finalement, conclut l’auteur, cette conquête du monde a été rendue possible grâce à l’immense pouvoir de fiction de l’empire. « L’Amérique est la dépositaire d’un nombre incalculable de fictions amassées au fil des siècles, dans toutes les langues et toutes les traditions, des fictions qui ont engendré d’autres fictions jusqu’à former des réseaux, et dont les supports et les moyens de transmission n’ont cessé de se multiplier. » Intéressante analyse, à laquelle je n’adhère pas nécessairement, mais qui a le mérite de jeter un éclairage original sur le non-déclin de l’empire américain.