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Joyce n’est pas la seule victime

Les Autochtones ont bien des raisons de craindre le traitement que leur réserve le système de santé

Stanley Vollant, premier chirurgien autochtone du Québec.
Photo Ben Pelosse Le Dr Stanley Vollant, chirurgien d’origine innue, connaît de nombreux Autochtones qui hésitent à consulter pour un problème de santé.

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Les propos racistes du personnel soignant de l’hôpital de Joliette envers l’Attikamek Joyce Echaquan ne sont que la pointe de l’iceberg, estiment des professionnels de la santé qui ont été témoins d’autres situations inadmissibles.

La chute d’un membre des Premières Nations que l’on a reliée à l’alcoolisme alors qu’un scan a révélé un cancer du cerveau ; un médecin qui s’acharne à tenter de convaincre les proches d’un Autochtone mourant de lui injecter de la morphine même s’il en refuse dans sa langue maternelle ; une appendicite minimisée par un soignant qui considérait le patient « juste saoul », retardant son évacuation par avion pour se faire opérer.

Le cas de Joyce Echaquan – morte à 37 ans après avoir consulté pour des douleurs à l’estomac, dans des circonstances qui font l’objet d’une enquête – est loin d’être unique.

Ces exemples ne sont qu’une petite partie des cas de discrimination envers les Autochtones que Le Journal a récoltés en entrevue avec six médecins, un psychologue et une travailleuse de rue dans les derniers jours.

« C’est le tout qui me rend en colère. Ces communautés-là ne sont pas traitées de façon digne », s’insurge le pédiatre urgentiste Samir Shaheen-Hussain. 

Le médecin a longtemps milité pour mettre fin à une pratique qui interdisait aux enfants, souvent cris ou inuits, d’être accompagnés par un proche lors d’évacuations aéromédicales à partir de communautés éloignées. Elle a finalement été abolie en 2018.   

Méfiance envers le système

La peur de se faire maltraiter ou juger en allant consulter pour un problème de santé mène aussi certains Autochtones à éviter à tout prix les hôpitaux ou les cliniques. 

« C’est important de réaliser qu’il y a une continuité. Beaucoup de ces communautés ont subi de la violence médicale [par le passé] », rappelle le Dr Shaheen-Hussain.

Cette méfiance envers le système de santé mène à des retards de diagnostic, constate le premier chirurgien autochtone québécois, le Dr Stanley Vollant, ce qui cause des complications parfois dramatiques. 

« Il y a des gens de ma communauté qui attendent, attendent, attendent... Et le cancer qui était opérable il y a trois mois ne l’est plus aujourd’hui. »

Le même scénario se répète chez ceux qui doivent se faire amputer parce que leur diabète a été diagnostiqué trop tard, ajoute-t-il. 

Avec le décès de Mme Echaquan, « il y a eu un point de non-retour, s’inquiète la Dre Caroline Vu, qui a soigné des Innus de Mashteuiatsh (Pointe-Bleue), au Lac-Saint-Jean, pendant sa résidence. Je ne sais plus si la population fait confiance au système de santé. » 

Médecin de 2014 à 2017 dans la communauté de Whapmagoostui, située au Nord-du-Québec, Julie Sirois-Leclerc a souvent remarqué de la discrimination envers ses patients qui devaient être transférés au sud.

Seule docteure pour gérer des cas parfois graves, disposant de peu d’équipement dans le Grand Nord, elle devait souvent les envoyer dans des hôpitaux régionaux. 

« Je me rappelle d’un jeune homme qui était revenu au village avec une grosse complication de sa chirurgie. Ça m’avait pris des heures à le transférer parce que personne n’en voulait », illustre-t-elle.

« Joyce est morte, mais il y en a probablement des dizaines d’autres qui sont décédés en raison d’un manquement de soins... On pointe Joliette, mais il faut considérer tous les centres de santé », conclut sombrement Stanley Vollant.  

Une remise en question est nécessaire  

Ébranlés par la mort de Joyce Echaquan, des médecins qui traitent des patients autochtones croient que le milieu de la santé au grand complet est mûr pour un examen de conscience. 

C’est que la vidéo des derniers moments de la mère de sept enfants, injuriée peu avant sa mort par des soignantes de l’hôpital de Joliette, ne laisse aucune place à l’interprétation. 

« On est toujours à la défense du système de santé, de nos collègues... Mais là, ça nous met en face que [le racisme] existe. C’est très dur pour un médecin de l’avouer », résume la Dre Caroline Vu, qui a fait sa résidence auprès des Innus de Mashteuiatsh (Pointe-Bleue), au Saguenay–Lac-Saint-Jean. 

« Sans la vidéo, on serait encore en train de se trouver des excuses », ajoute la Dre Majorie Ayotte, qui pratique à l’hôpital de La Tuque, en Mauricie, où elle côtoie de nombreux patients attikameks.

« Je pense que les professionnels de la santé doivent se remettre en question, et rapidement », insiste pour sa part la Dre Julie Sirois-Leclerc, qui a longtemps travaillé chez les Cris et les Inuits de Whapmagoostui, au Nord-du-Québec.

Bien qu’on entende les propos dégradants d’une infirmière et d’une préposée aux bénéficiaires dans cet enregistrement, le chirurgien d’origine innue Stanley Vollant est d’avis que tous les corps de métier devraient être sensibilisés aux réalités des Premières Nations. 

Un tout

Mais plus encore, des actions globales devraient être envisagées pour faire face au racisme systémique. 

« Je pense qu’il ne faut pas faire porter le fardeau du problème [seulement] à ces deux individus-là. [...]. On a besoin d’une prise de conscience collective », soutient la titulaire de la Chaire de recherche autochtone en soins infirmiers, Amélie Blanchet Garneau. 

Les pistes de solution sont nombreuses : une formation approfondie, des stages dans les communautés, la création d’un poste d’ombudsman autochtone dans les hôpitaux et la construction de centres de santé autochtones, comme ça se fait en Ontario.

Elles ont été évoquées maintes et maintes fois, soupire Stanley Vollant. 

Néanmoins, il remarque que la profession médicale semble plus ouverte que par le passé à reconnaître les conséquences du racisme systémique. 

« Il y a des médecins non autochtones qui me disent “on a honte que notre système de santé ait fait en sorte que les Autochtones puissent mourir [ainsi]”. »   

Un point de repère 

Pamela Shauk, née à Chisasibi, dans le Nord-du-Québec, est travailleuse de rue depuis 30 ans.
Photo Nora T. Lamontagne
Pamela Shauk, née à Chisasibi, dans le Nord-du-Québec, est travailleuse de rue depuis 30 ans.

Travailleuse de rue depuis plus de 30 ans, Pamela Shauk vient en aide aux personnes itinérantes d’origine autochtone en inuktitut, en cri, en anglais ou en français. 

L’intervenante inuite du Centre d’amitié autochtone de Montréal va à leur rencontre depuis des années à bord d’une camionnette qui sillonne la métropole, du square Cabot au boulevard Maisonneuve. 

Pendant ses « patrouilles », Pamela Shauk distribue repas, couvertures, seringues et conseils. Malgré tous ses efforts, ses clients ne réussissent pas tous à s’en sortir.

« J’ai perdu trop de gens dans cette ville. Certains tombent malades, d’autres se suicident ou sont tués », se désole la doyenne du Centre.

Elle connaissait d’ailleurs Kitty Kakkinik, une jeune femme inuite décédée le 28 juillet, frappée par une voiture à Montréal. 

À l’écoute de sa communauté 

Le psychologue huron-wendat Yves Gros-Louis a longtemps été une référence à Québec pour les patients des Premières Nations. 

« J’étais l’un des seuls psychologues autochtones à l’époque. Évidemment, j’avais beaucoup de Hurons [parmi ma clientèle], mais aussi des Innus, des Attikameks et des Anishinabes », affirme le psychothérapeute établi à Wendake, près de Québec. 

Avant qu’il ne prenne sa semi-retraite en 2015, la moitié de ses patients étaient autochtones.

Durant des centaines de consultations avec eux, il a été à même de constater les ravages que la colonisation et la Loi sur les Indiens ont provoqué sur leur santé mentale.

« Souvent, c’était des gens avec des problématiques de consommation, ou qui avaient été victimes d’abus. Les pensionnats ont gâché plusieurs générations de Premières Nations », souligne M. Gros-Louis.