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Génération maganée

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La veille de la conférence de presse du ministre de l’Éducation, Geneviève Guilbault donnait le ton à la grosse semaine qui s’annonçait. Lors de son entrevue à TLMEP, elle fut incapable d’accoler l’adjectif «systémique» au mot racisme, mais capable de culpabiliser tous les ados dans l'optique de déculpabiliser son gouvernement.

La table était mise.

Le lendemain, on nous dévoilait les nouvelles contraintes en zones rouges. Des contraintes qui ont surtout fait réagir les pédiatres:

«On commence à avoir de plus en plus de données qui montrent qu’on a plus d’enfants anxieux, plus de troubles alimentaires, plus de dépression, plus de cyberdépendance et plus de toxicomanie. Ça c’est très clair [...]. En resserrant les mesures sans tenir compte de la nature profonde de l’adolescence, nous contribuerons assurément à une 2e vague bien plus dévastatrice, déjà amorcée.»

Malheureusement, ces derniers ont fait l’erreur d’utiliser l’adjectif «sacrifiée» pour parler d’une génération. Un seul petit mot qui aura réussi à faire oublier un débat social essentiel.

Pourtant, selon le dictionnaire Larousse, l’adjectif «sacrifié.e» désigne une personne négligée volontairement en faveur de quelqu’un, de quelque chose.

Mal en point

Avant la pandémie, notre jeunesse était déjà maganée.

Les programmes du Club des petits déjeuners permettaient de servir plus de 257 743 repas dans 1887 écoles partout au Canada. La fermeture des écoles au printemps aura d’ailleurs plongé des centaines de milliers d’enfants en situation d’insécurité alimentaire au pays.

Une enquête du Centre facilitant la recherche et l'innovation dans les organisations (CEFRIO) révélait également que «les experts recommandent un temps d'écran maximum de deux heures par jour ou de 14 heures par semaine pour les jeunes de 5 à 18 ans. Or, nos données indiquent que 26% des jeunes de 13 à 17 ans, soit un jeune sur quatre, dépassent cette durée recommandée. Chez les plus jeunes de 6 à 12 ans, ils seraient 9% à dépasser ce seuil.»

Deux heures par jour, ça fait 730 heures par année et 8030 heures après 11 ans. Bref, le finissant «raisonnable» aura passé l’équivalent de près de 9 années scolaires devant un écran récréatif lors de la remise de son diplôme d’études secondaires. (En passant, plusieurs experts en neurosciences recommandent seulement de 5 à 7 heures d’écrans récréatifs par semaine pour les individus de plus de 6 ans.)

En décembre 2018, l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) nous apprenait que les jeunes du secondaire étaient plus nombreux à éprouver des problèmes de santé mentale: troubles anxieux (hausse vertigineuse), trouble du déficit d’attention (grande augmentation), dépression, troubles alimentaires chez les filles. À la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), depuis 2015-2016, le nombre de signalements traités a augmenté de 34,8% et le nombre de signalements retenus, de 24,7%. Au cours de l’année 2019-2020, la DPJ a traité 118 316 signalements, ce qui représente une augmentation de 12% par rapport à l’an passé et une moyenne de 324 situations d’enfants signalées par jour au Québec.

Urgence collective

Je vous entends me dire: «Actuellement, tout le monde est un peu – ou pas mal – sacrifié. Tout le monde est appelé à faire des sacrifices.»

Je sais. Tout le monde a envie de crier que sa douleur est pire que celle du voisin.

J'ai tout de même l'impression que notre approche sanitaire esquive les impacts sur nos enfants, nos adolescents et nos jeunes adultes. Vous irez lire le texte L’égalitarisme qui tue. En voici un extrait:

«Pendant ces 28 jours, nous restreignons les citoyens qui sont le moins touchés par le virus. Les solutions actuelles, visant une réduction des méfaits, oublient de protéger les personnes vulnérables et font payer les enfants. Des équipes interdisciplinaires et transparentes doivent impérativement réfléchir sur l’avenir de notre province, aider les citoyens à comprendre, leur expliquer les enjeux importants et les raisons des mesures sanitaires. Est-il possible que seules des équipes indépendantes du monde politique puissent y arriver?»

La réponse est non. Un tel enjeu «n’a pas la gentillesse de se décliner et de se diviser en fonction des différentes disciplines [...]. C’est pourquoi une perspective multidisciplinaire prend toute son importance: en permettant d’additionner et d’intégrer les contributions apportées par plus d’une discipline, une perspective multidisciplinaire fournit une compréhension plus vaste, plus complète d’un même phénomène. Une meilleure adéquation entre le monde des idées et le monde des réalités.»

Nous sommes dans une crise où il est urgent d’entamer un dialogue entre les différents experts des sciences de la santé, sociales et de l’éducation. La lecture doit être systémique et contextuelle. Et pour cela, il faut une ouverture de la Santé publique et du gouvernement.

Comme le dit si bien Annie Janvier, médecin, chercheure et éthicienne clinique:

«Face aux mois difficiles qui nous attendent, il est urgent de collectivement requestionner l’angle d’approche de la Santé publique actuellement en vigueur: nous y gagnerons tous.»