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«Comme Sisyphe»: après 100 jours, les manifestants bulgares ne lâchent pas

«Comme Sisyphe»: après 100 jours, les manifestants bulgares ne lâchent pas
AFP

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Cela fait 100 jours que Mila Kolarova, manifestante bulgare de 39 ans, descend dans la rue contre le clientélisme qui ronge son pays. Elle avoue être lasse face à l’inflexibilité du pouvoir, mais résolue à poursuivre le combat.

«Je suis fatiguée par l’absence de tout dialogue avec le gouvernement, par son refus de nous entendre», admet, d’une petite voix, cette artiste qui travaille au théâtre de marionnettes de Sofia. «Malgré le désespoir qui me gagne un peu, je continue à manifester par entêtement.»

Vendredi soir, elle foulait encore les pavés aux côtés de son compagnon, Vladimir Vassilev, et d’un groupe d’amis, présents depuis le début des protestations, parfois violentes, qui ont enflammé le pays en juillet.

«Démission!», «Mafia!»: ils étaient une dizaine de milliers au début, de droite, de gauche, et sans étiquette, des jeunes revenus de l’étranger et des moins jeunes, un rassemblement hétéroclite inédit jusque-là en Bulgarie.

Les rangs sont plus clairsemés désormais, mais les slogans restent les mêmes, alors que le premier ministre conservateur, Boïko Borissov, s’accroche au pouvoir.

Dans ce pays le plus pauvre de l’Union européenne et aussi le plus corrompu, ce qui lui vaut d’être classé bon dernier par l’ONG Transparency International, il en a fallu peu pour mettre le feu aux poudres.

Plage et nids-de-poule

Tout est parti d’un coup d’éclat de Hristo Ivanov, un ancien ministre de la Justice devenu l’ennemi du gouvernement.

En juillet, il débarque à bord d’un bateau gonflable sur une plage publique, qui était en fait réservée à une puissante personnalité, et se fait expulser manu militari par un service privé de sécurité.

Peu de temps après, des perquisitions sans précédent sont ordonnées dans les locaux de conseillers du président Roumen Radev, proche de l’opposition socialiste, qui avait salué l’initiative de M. Ivanov.

«C’était comme si, au milieu du brouillard, j’avais reçu une grosse claque au visage. Et là, vous vous dites: nom de Dieu, ça ne peut pas continuer!», se souvient Vladimir Vassilev.

«Nous sommes tant habitués à la corruption, au népotisme, aux nids-de-poule, aux bâtiments laids, aux vieilles bagnoles. Ce qu’un Européen trouverait inadmissible est normal» en Bulgarie, s’insurge le volubile et impétueux ingénieur de 42 ans.

Au pouvoir depuis 2009 — avec quelques interruptions —, Boïko Borissov s’était jusqu’ici tiré de toutes les crises grâce à son talent de communication. Il s’est dit cette fois déterminé à achever son mandat qui court jusqu’en mars 2021, rappelant qu’il l’avait remporté «en toute légalité».

Légal, mais illégitime? 

Toutefois, sa cote de popularité a dégringolé au cours des derniers mois, malgré cinq démissions de ministres pour tenter d’apaiser la colère des manifestants. Selon l’institut Alpha Research, il ne recueille plus que 20% d’opinion favorable, loin des 70% de ses précédents mandats.

«Il est désormais dos au mur et a perdu en légitimité», estime M. Vassilev.

«Les manifestations ont provoqué un revirement profond de l’opinion publique et ont attiré l’intérêt à l’étranger», abonde le politologue Evgueni Daynov, lui-même militant écologiste.

Les protestataires se félicitent d’avoir «ouvert les yeux de Bruxelles». Dans une résolution datée du 8 octobre, le Parlement européen a exprimé son «soutien sans équivoque au peuple bulgare dans ses revendications et aspirations légitimes à la justice, à la transparence, à la responsabilité et à la démocratie».

Les sociologues craignent cependant un morcellement du prochain Parlement, qui rendra difficiles la formation d’un gouvernement et la mise en place de réformes pour démanteler le système oligarchique.

«Comme Sisyphe, face à son rocher, nous ne sommes qu’au début du chemin», souffle Mila Kolarova. «Les gens se sont réveillés et ont retrouvé la volonté de se battre pour ce qui est juste», dit-elle, sans vraiment croire à «un dénouement heureux».

«Nous devons être prêts à protester des centaines et des centaines d’autres jours à venir», conclut son compagnon.