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France: la Moselle s’alarme de la fuite des soignants au Luxembourg

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Épuisement, conditions de travail décourageantes et départs au Luxembourg où les salaires sont multipliés par deux ou par trois: plus que les autres départements français frontaliers, la Moselle est victime d’une hémorragie de ses soignants, alors que se profile la deuxième vague de la COVID-19.

À ce jour, il n’y a pas encore péril en la demeure. Les hospitalisations sont en hausse dans le département classé depuis jeudi en zone rouge. Mais il n’y avait vendredi que 12 patients COVID-19 en réanimation, loin des 200 de la première vague.

À présent, toutefois, le monde médical s’inquiète des effets de l’exode des soignants.

Un nouvel établissement hospitalier à Esch-sur-Alzette — une commune luxembourgeoise frontalière de la Moselle — «nécessite de gros besoins de personnel» et offre des rémunérations «du simple au double, voire au triple», note Marie-Odile Saillard, directrice de l’hôpital CHR de Metz/Thionville (2033 lits, 6500 salariés, 700 médecins).

«Le Luxembourg débauche de manière très sauvage», notamment les infirmières, renchérit Régis Moreau, directeur d’Uneos (Hôpitaux privés de Metz, 1085 lits, 2000 salariés, 150 médecins).

«Un infirmier à peine formé à la chimiothérapie vient de partir au Luxembourg avec un contrat de trois mois pour des prélèvements COVID, à 5000 euros mensuels. Une autre est partie pour 6000 euros», rapporte Clarisse Mattel, secrétaire générale du syndicat CGT Santé du CHR.

La syndicaliste dénonce «le malaise profond des soignants» et «le manque d’attractivité de la profession» en France, pointant les rémunérations insuffisantes. Et ce n’est pas l’anticipation de quelques mois de l’augmentation générale de 90 euros des salaires du personnel des hôpitaux [hors médecins] qui va changer la donne, souligne-t-elle.

Situation «alarmante» 

Les départs d’une vingtaine d’infirmiers au Luxembourg qui s’ajoutent à ceux qui ont changé d’orientation ont déjà contraint Uneos à fermer des lits. Idem pour le CHR, où, de source proche du dossier, on dénombre une «quinzaine de médecins-réanimateurs et autant d’anesthésistes et d’infirmières» partis sous d’autres cieux.

Aux seules urgences du CHR, le patron du service et président des Smur de France, François Braun, note les départs de quatre praticiens: deux vers le Luxembourg, un en Belgique et un en Suisse. Il redoute d’autres départs «perlés» et note que la saignée est du même ordre parmi les infirmières.

Selon le Dr Braun, la situation est «alarmante», alors même que la région est encore relativement épargnée par la COVID, avec présentement «une saturation» des services due au «rattrapage des soins non effectués» au printemps et à «la suractivité traditionnelle automnale».

Dans la perspective d’une nouvelle flambée de l’épidémie de COVID, l’Agence Régionale de Santé (ARS) Grand Est a recensé «102 lits disponibles en réanimation» pour le département. «Il n’y a aucune réserve», a prévenu le préfet Laurent Touvet, appelant les habitants de la Moselle au respect des gestes barrières, car cette fois-ci, souligne-t-il, il n’y aura «ni renforts de l’extérieur ni transferts».

«Coquille vide»

Quant au personnel médical nouvellement formé, il peine à combler les départs. Un tiers des 350 infirmiers qui sortent annuellement des trois écoles mosellanes partent d’emblée au Luxembourg ou ailleurs à l’étranger. «Je ne reçois aucun CV», se désole le directeur d’Uneos, à la recherche de «60 infirmières en CDI».

Ici comme au CHR, on s’accorde sur la nécessité d’une «convention entre la France et le Luxembourg». «La France forme, et même bien. Or, il n’y a aucune contrepartie», insiste Mme Saillard, même si on voit parfois «des soignants revenir», car les conditions de travail et la protection sociale ne sont pas toujours idylliques à l’étranger.

Quant au Ségur de la santé — une série de réunions entre le gouvernement et les partenaires sociaux —, il est critiqué par Mme Seillard, la CGT ou encore les médecins urgentistes. «Une coquille vide», regrette le Dr Braun, assurant que certains confrères en sont presque arrivés à regretter la première phase de la COVID, pendant laquelle «tout était fluide». «Il y a de nouveau de la maltraitance», s’indigne-t-il.

Pour lui, il faudrait une organisation performante, c’est-à-dire un lieu où «chacun fait son job». «L’infirmière ne doit plus faire le travail de l’aide-soignante, le docteur, celui du brancardier... C’est un peu ça le problème de l’hôpital public», résume-t-il.