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Le verdict des prévisionnistes: avantage Biden

Joe Biden
Photo AFP Joe Biden

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Dans une série d’analyses produites deux mois avant le vote, les politologues spécialistes de la prévision électorale prédisent une défaite de Trump.

Tous les quatre ans, les prévisionnistes électoraux se réunissent au congrès de l’American Political Science Association pendant la fin de semaine de la fête du Travail pour présenter leurs prévisions en vue de l’élection présidentielle de novembre. Cette année, il fallait se contenter d’une rencontre virtuelle, mais les oracles se sont quand même prononcés. Les résultats de ces travaux viennent tout juste d’être publiés dans un symposium de la revue PS: Political Science and Politics (accès libre) codirigé par ma collègue de l’Université de Montréal Ruth Dassonneville. 

Ces prévisions sont plutôt de mauvais augure pour le président Trump. Douze modèles sont présentés, dont sept portent sur le résultat du collège électoral et 10 prédisent la répartition du vote populaire (cinq font les deux). Les deux tableaux ci-dessous résument les résultats. 


Résultats de douze modèles de prévision pour l’élection de 2020

Source : Ruth Dassonneville et Charles Tien, «Introduction to Forecasting the 2020 US Elections», PS: Political Science & Politics 53, octobre 2020.


Parmi ceux qui émettent une prévision pour ce qui est du collège électoral, cinq entrevoient une victoire de Biden et deux accordent la palme à Trump. Au vote populaire, huit modèles prédisent une majorité pour Biden et deux pour Trump. En moyenne, les modèles donnent 47,8% du vote des deux grands partis à Trump, un écart de 4,4 points de pourcentage en faveur de Biden (52,2%).

Les méthodes varient, mais la plupart accordent une place prépondérante aux conditions objectives qui prévalent peu avant l’élection (indicateurs de croissance économique et d’emploi) au niveau national et dans les États, en plus de mesures fondées sur des sondages d’opinion publique (taux d'approbation du président, anticipations économiques, entre autres). Certains modèles se démarquent en mettant en vedette les résultats des primaires (Norpoth) ou les attentes des citoyens (Murr et Lewis-Beck).

Règle générale, les chercheurs de l’APSA laissent de côté les intentions de vote et font une prévision unique, accompagnée d’une marge d’erreur et d’une probabilité. Il n’y a pas de certitude, mais pas non plus de place pour la tergiversation. Quelques modèles valent la peine qu’on s’y arrête.

Les modèles qui prédisent une victoire de Trump

Le modèle d’Helmut Norpoth est à la fois le plus simple et celui qui émet ses prévisions le plus tôt. Norpoth estime que la mesure de l’enthousiasme généré par un candidat dans son propre camp durant les élections primaires permet de projeter les résultats de l’élection générale. En 2016, Norpoth avait correctement prédit la victoire de Donald Trump (il était minoritaire parmi ses collègues), car Trump avait dominé les primaires républicaines alors qu’Hillary Clinton en avait arraché contre Bernie Sanders. Sa prévision de 236 votes au collège électoral pour Trump était très près du résultat final de 232. Rétrospectivement, son modèle arrive à une prévision juste pour 25 des 27 dernières élections (depuis 1912). 

En 2020, Norpoth prédit que Donald Trump a 91% de chances de l’emporter avec un résultat estimé à 256 votes au collège électoral. Pas étonnant que son modèle ait beaucoup fait jaser (voir la revue de presse ici). Si on regarde la tendance actuelle des intentions de vote, sa prévision semble périlleuse. Pour aller jusqu’à 356 grands électeurs, Trump devrait gagner des États où il tire présentement de l’arrière par plus de douze points. Norpoth persiste et signe. Il maintient que Trump devrait l’emporter.

Il n’est pas le seul. Les sondages de l’American National Election Study menés au cours de l’été indiquaient qu’une majorité anticipait une victoire de Trump (voir l’analyse de Murr et Lewis-Beck). Cette méthode, qui consiste à se fier à la «sagesse populaire» telle qu’exprimée par les prévisions des citoyens recueillies par sondages quelques mois à l’avance, a donné d’assez bons résultats dans le passé. Il est également notable que même si les sondages d’intentions de vote actuels favorisent nettement une victoire de Biden, ce n’est pas le cas de tous les sondages qui demandent aux répondants de se prononcer sur l’issue de la course. 

Pour les organisateurs de la campagne de Biden, toutefois, cette situation inhabituelle pourrait bien tourner à leur avantage. En effet, la perception d’une probabilité élevée de victoire de Trump dans le public ne peut que les aider à combattre l’ennemi juré de toutes les campagnes électorales: la complaisance fondée sur une trop grande confiance de l’emporter. Les organisateurs démocrates qui ont échoué à faire sortir le vote en 2016 parce que la victoire d’Hillary Clinton paraissait trop certaine peuvent sans doute en témoigner.

Les modèles économiques: avantage Biden

Les méthodes statistiques des prévisionnistes sont complexes, mais le principe est simple: sur la base d’une comparaison statistique de l’ensemble des élections précédentes et en fonction de l’hypothèse selon laquelle les électeurs réagissent aux conditions économiques qui prévalent lors de l’année électorale, en plus d’autres mesures disponibles quelques mois avant l’élection, dont le taux d’approbation du président en exercice. 

Même si Trump bénéficie du fait que les présidents en poste après un seul mandat de leur parti ont une longueur d’avance, la faiblesse de ses taux d’approbation et la situation économique catastrophique dans laquelle se trouvent les États-Unis dans le contexte de la pandémie ont tendance à pousser l’aiguille dans la direction opposée. 

Je retiens ici un exemple parmi les excellentes analyses de ce numéro spécial. Je ne suis pas vraiment impartial, puisqu’il s’agit de la contribution que mon collègue Richard Nadeau a faite avec le candidat au doctorat à l’Université de Montréal Philippe Mongrain et deux collègues français, Bruno et Véronique Jérôme (voir l’article complet ici). En tenant compte des variables politiques et économiques pertinentes au niveau de chacun des États où se jouera la sélection du collège électoral, les auteurs concluent à une victoire relativement serrée de Joe Biden selon une distribution géographique assez semblable à celle de 2016. Les auteurs mentionnent toutefois que ce même modèle n’avait pas permis d’anticiper la victoire in extremis de Donald Trump en 2016 (rappelons que sa majorité au collège électoral dépendait d’environ 80 000 votes répartis sur trois États, le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie) (N.B. dans une communication suite à la publication de la version initiale de ce billet, un des auteurs m’a signalé que l’application rétroactive du modèle conçu pour l’analyse de 2020 aux données disponibles avant l’élection de 2016 permettait de «prédire» une victoire de Trump au collège électoral par la marge infime de 272 votes à 266). Leurs prévisions pour 2020 sont résumées dans le graphique ci-dessous.


Prévisions d’un modèle de prévision économique État par État

Source: Bruno Jérôme, Véronique Jérôme, Philippe Mongrain et Richard Nadeau, «State-Level Forecasts for the 2020 US Presidential Election: Tough Victory Ahead for Biden», PS: Political Science & Politics 53, octobre 2020.


Les autres contributions utilisent des méthodes différentes pour en arriver, à peu de choses près, à la même conclusion. Comme les sondages l’indiquent déjà assez clairement, Joe Biden a de fortes chances de remporter le vote populaire, probablement par une marge plus importante que celle d’Hillary Clinton en 2016. Bien sûr, il subsiste une parcelle d’incertitude, mais, avec la polarisation idéologique et partisane qui a marqué les dernières décennies, l’électorat américain est devenu comme un lourd paquebot qui ne change pas de direction très facilement. 

Reste à voir si les efforts de Donald Trump pour mobiliser ses électeurs cibles dans les quelques États qui vont décider du résultat porteront fruit. Le président lui-même a l’air persuadé que sa magie opérera dans la dernière ligne droite de la campagne, mais pour le moment, rien ne semble coller. En fait, chaque événement marquant de la campagne lors des dernières semaines a été suivi d’une baisse lente, mais tenace de ses appuis. Les deux modèles de prévision les plus complets qui suivent la campagne au jour le jour donnent pour le moment raison aux modèles qui misent sur Biden. L’équipe de prévisionnistes de FiveThirtyEight estime la probabilité de la victoire de Biden à 87% et celle du magazine The Economist évalue cette probabilité à 91%.

Encore 18 jours et nous verrons lesquels parmi les oracles pourront se péter les bretelles d’avoir trouvé la bonne formule de prévision, en attendant la prochaine élection.


Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM.