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Les lionnes: une œuvre monumentale

WE 1010 Lucy Ellmann
Photo courtoisie Lucy Ellmann

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Avec Les lionnes, la romancière britannico-américaine Lucy Ellmann signe l’un des livres les plus surprenants de la rentrée.

<b><i>Les lionnes</i></b><br/>
Lucy Ellmann<br/>
Éditions du Seuil<br/>
1152 pages
Photo courtoisie
Les lionnes
Lucy Ellmann
Éditions du Seuil
1152 pages

Au cours de ces dernières années, plusieurs pavés ont attiré l’attention des médias. Le chardonneret de Donna Tartt, par exemple. Ou encore City on fire de Garth Risk Hallberg, Les luminaires d’Eleanor Catton, 4 3 2 1 de Paul Auster et 22/11/63 de Stephen King. 

Mais dans quelques jours, on commencera aussi à beaucoup parler des Lionnes, de Lucy Ellmann. Un autre pavé, qui compte cette fois plus de 1100 pages. Et qui se déroule entièrement dans la tête d’une mère au foyer de l’Ohio passant l’essentiel de son temps à s’occuper des enfants – elle en a quatre –, à cuisiner et à tenir la maison. Bref, une femme tout ce qu’il y a de plus ordinaire, dont les réflexions se suivront à la queue leu leu en une seule et unique phrase. C’est ça, pas le moindre point nulle part. Seulement des virgules et l’expression « le fait que », qui revient partout et tout le temps comme un mantra : « ... le fait que les mots surgissent dans ma tête comme ça tout le temps, et zut, le fait que je dois faire la pâte pour les roulés à la cannelle, le fait que... » Oui, une longue tirade de plusieurs dizaines de milliers de lignes qui risque fort de déstabiliser plus d’un lecteur !

« Il a fallu des années pour texturer, nuancer et structurer le flux de conscience de cette femme, confie Lucy Ellmann, qui nous a répondu par courriel. Je n’ai jamais cessé de l’enrichir. Je l’ai aussi mis à jour (j’ai commencé ce roman avant le début de la présidence de Trump, et cela aussi a dû être intégré). J’ai ajouté 30 000 mots supplémentaires à la version finale. Mes éditeurs m’ont pardonné. Entre amis, que sont quelques milliers de mots ? »

La rage, un puissant carburant

À l’origine de cette œuvre monumentale, il n’y a cependant eu que deux mots : la rage. « Une grande partie de celle qui alimente Les lionnes provient du dégoût et du chagrin pour ma terre natale, explique Lucy Ellmann. L’Amérique est maintenant une nation paria avec un impact mondial totalement négatif. Je suis troublée par l’apparente passivité de ses citoyens. Ils semblent souffrir d’une sorte de paralysie morale, d’inanition, vraisemblablement causée par les drogues, la malbouffe, la télévision, les pièges à clics, une piètre éducation, la pauvreté culturelle, les mensonges des politiciens, l’anxiété chronique et l’absorption obscène de soi. Sans oublier la pollution (air, sol, eau, nourriture, vêtements), qui peut maintenant faire des ravages sur les fonctions mentales. D’une certaine manière, ce livre est un adieu aux États-Unis. » 

« Je voulais aussi écrire sur la conscience, tant humaine qu’animale, poursuit Lucy Ellmann. Ce qui se passe dans la tête des autres est l’essence même de la fiction. C’est fascinant, mais impossible à deviner – il est déjà difficile de comprendre ce qui se passe dans notre propre tête. Les lionnes est une approximation de ce que ça pourrait être. »

Que sera, sera

Des problèmes d’argent au cancer qu’elle a combattu, en passant par les devoirs à corriger, les sautes d’humeur de sa fille aînée, les ratons laveurs qui s’attaquent aux ordures ménagères, sa peur des armes à feu, les personnages de La petite maison dans la prairie, le temps qu’il fait ou les mots qu’elle ne peut pas supporter, la narratrice enchaîne ses pensées à une vitesse folle et finit par nous enchaîner à notre siège. 

« Pour moi, le plus grand défi a été de garder tout ça en tête, souligne Lucy Ellmann. C’est le cas de tout roman, mais celui-ci est particulièrement vaste, enchevêtré et complexe. Ces dernières années, sa rédaction a réclamé des journées de douze heures, et j’étais physiquement et mentalement épuisée lorsque je l’ai terminé. À ce moment-là, après sept ans de travail dans mon “donjon”, je l’ai finalement montré à mon mari, Todd McEwen, qui est non seulement un grand écrivain, mais un grand éditeur. Je savais que j’avais pris un risque avec ce livre et je craignais que beaucoup de gens ne l’aiment pas. Je n’étais pas du tout sûre de ce que ça pouvait être que de lire cette histoire. L’enthousiasme de Todd a donc été un énorme encouragement. Depuis, je suis fascinée par la réaction des lecteurs. J’ai également été ravie d’apprendre que Claro voulait le traduire en français. Quel honneur ! »