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Porsche, Rolex, maison et bateau avec l’argent des investisseurs

Un homme d’affaires des Laurentides est au cœur d’une mégafraude alléguée de 30 millions $

Jean-François Désormeaux
Photos courtoisie Jean-François Désormeaux se serait offert, entre autres, deux montres Rolex de 60 000 $ comme celle à son poignet.

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Un homme d’affaires de Saint-Jérôme de 39 ans est soupçonné d’être la tête dirigeante d’une vaste fraude de plus de 30 millions $.

Jean-François Désormeaux se la serait coulée douce aux dépens d’une quarantaine d’investisseurs pendant plus de cinq ans, selon des allégations formulées dans une dénonciation au soutien d’une perquisition.

Désormeaux, propriétaire des firmes Idéal Finance et Idéal Développement, se serait offert à leur détriment des voitures de luxe Mercedes et Porsche, des montres Rolex de 60 000 $, une maison d’un million de dollars et un bateau de 150 000 $, entre autres.

Il se serait également offert une Mercedes GLE 350D 2016 grise d’une valeur de 64 000 $, une Porsche 911 GT3 de 177 000 $ et un bateau Super Air nautique G21 2015 d’une valeur de 150 000 $.
Photos courtoisie
Il se serait également offert une Mercedes GLE 350D 2016 grise d’une valeur de 64 000 $, une Porsche 911 GT3 de 177 000 $ et un bateau Super Air nautique G21 2015 d’une valeur de 150 000 $.

Plusieurs prêteurs s’estimant floués ont engagé des recours contre lui devant les tribunaux depuis trois ans pour récupérer leur argent. L’un de ces prêteurs, Manlio Del Negro, est maintenant juge à la Cour du Québec.

La Sûreté du Québec soupçonne également Désormeaux et quelques complices d’avoir détourné à leur profit des sommes colossales destinées à du développement immobilier en région.

La Sûreté du Québec (SQ) a perquisitionné les bureaux d’Idéal en novembre 2016. 

« L’enquête est toujours en cours », nous a indiqué la sergente Marie-Michèle Moore, de la SQ, à la fin août.

Comme un prince

Désormeaux aurait mené un train de vie somptueux sur le dos de prêteurs privés qui croyaient financer de réels projets immobiliers. 

On parle ici principalement des stations-service et des restos d’alimentation rapide en région. 

Ces prêteurs se seraient fait berner, selon la police. Au total, les policiers estiment les sommes détournées à environ 30 millions $.

Selon des allégations, Désormeaux aurait bénéficié de la complicité d’un notaire de Laval. Ses bureaux ont été perquisitionnés en 2017.

Jean-François Désormeaux aurait aussi eu recours aux services de prête-nom, dont un jeune employé d’un restaurant Planète Poutine qui aurait servi de « poteau » dans cette affaire. Ce dernier, Olivier Gaudet, âgé de 27 ans, a déclaré une faillite de 20 millions $ en 2018.

Une dénonciation d’une policière pour obtenir un mandat de perquisition dans ce dossier dresse une liste des victimes présumées de Désormeaux. Parmi celles-ci, Manlio Del Negro, un avocat criminaliste qui a été nommé juge en mars 2017.

L’homme de loi exploitait à l’époque avec son épouse une entreprise de prêts privés à haut taux d’intérêt.

Un gros prêt

Il aurait prêté plus de 650 000 $ à Désormeaux en 2015. C’est lors du week-end du Grand Prix de Montréal qu’il se serait rendu compte de ce qu’il estime être une « arnaque », selon le document qui a mené aux perquisitions.

« Après 15 minutes [dans une loge V.I.P. avec Désormeaux et quelques autres], Manlio Del Negro comprend que son argent est en péril entre les mains de ces gens », relate la policière. 

« Olivier Gaudet n’inspire aucune confiance à [...] Del Negro : il s’agit d’un jeune dans la vingtaine, habillé dans le style “yo” avec des vêtements très coûteux », ajoute-t-elle.

La femme de Del Negro, Suzan Caon, a entrepris des recours contre Désormeaux, le notaire Pierre Aubin et d’autres pour se faire rembourser il y a trois ans. 

Patrick Moryoussef, vice-président d’une entreprise minière internationale, ferait aussi partie des victimes. Il aurait perdu près de 1,4 million $ aux mains de Désormeaux, selon des allégations déposées dans un recours de plusieurs investisseurs. 

Planète poutine impliquée

L’ancien acquéreur de la chaîne de restauration rapide Planète Poutine, l’homme d’affaires Benoît Charron, serait aussi mêlé à ce dossier.

Il figure sur une courte liste des personnes impliquées dans le « stratagème frauduleux », selon la dénonciation de 2017. Charron s’est déclaré insolvable en 2015 avec des dettes de plus de 5 millions $. 

Une décision en 2016 du juge Michel Belhumeur, de la Cour du Québec, reliait Charron à Claude-Alexandre Tremblay, un trafiquant de drogue de la Rive-Nord de Montréal.

Les faits mentionnés dans la dénonciation n’ont pas été démontrés devant un tribunal.  

COMMENT LA FRAUDE ALLÉGUÉE FONCTIONNAIT, SELON LA POLICE   

  1. Des prêteurs sont sollicités par Désormeaux pour des projets alléchants de développement commercial en région (station-service, restauration rapide, etc.).   
  2. L’argent des prêteurs est versé dans le compte en fidéicommis du notaire Pierre Aubin, de Laval.  
  3. L’argent est utilisé à d’autres fins que celles prévues (achat de bijoux, de voitures, etc.). Les terrains destinés au développement sont détenus par des prête-noms et ne sont pas développés.  
  4. Les prête-noms font faillite et les prêteurs se retrouvent avec des terrains dont la valeur est bien inférieure à la valeur de leurs prêts.    

Notaire radié pour avoir préparé de faux documents et imité une signature  

L’ex-notaire Pierre Aubin, qui a travaillé pour le compte de Jean-François Désormeaux et ses complices, a plaidé coupable d’avoir imité la signature d’un client, d’avoir préparé un faux document et d’entraves à l’enquête du syndic de la Chambre des notaires du Québec.

Celui qui était notaire depuis plus de 30 ans a écopé d’une radiation de 12 mois. 

Lorsque l’un des investisseurs dans les projets de Désormeaux, Manlio del Negro, s’est inquiété de ce qui arrivait à son prêt de 650 000 $, on lui aurait offert de lui donner des garanties supplémentaires.

Fausses garanties

La femme de Del Negro, Suzan Caon, possédait une hypothèque de 650 000 $ sur un terrain à Trois-Rivières. Pour la rassurer, on lui a offert une autre hypothèque sur un terrain à Brompton, en Estrie.

Dans l’intervalle, le notaire a imité la signature de la femme de Del Negro et préparé un faux document disant qu’elle abandonnait ses droits sur le terrain de Trois-Rivières.

Le couple Del Negro s’est donc retrouvé avec un terrain de bien moindre valeur en Estrie pour garantir le prêt de 650 000 $.

« L’intimé a imité la signature de madame Caon. Celui-ci n’admettra ce fait qu’après l’obtention par la plaignante d’une expertise portant sur cette signature vers la fin de l’année 2017 », souligne le jugement du Conseil de discipline de la Chambre des notaires.

« Le fait pour un notaire d’imiter la signature sur un acte de quittance, de ce fait créer un faux document, est un geste de nature à miner la confiance du public dans la profession », affirme le Conseil.  

Une avocate aurait servi de prête-nom  

L'avocate Isabelle Collette.
Photo tirée de Facebook
L'avocate Isabelle Collette.

Une avocate également vice-présidente d’une entreprise de construction commerciale aurait aussi agi à titre de prête-nom à partir de 2016.

Selon la dénonciation, Me Isabelle Collette serait devenue propriétaire en 2016 de terrains qui étaient auparavant détenus par Olivier Gaudet, un employé de Planète Poutine, qui aurait servi de « poteau » à Désormeaux. 

À ce moment, une de ses entreprises a signé une convention de prête-nom avec l’entreprise de Désormeaux, Idéal Développement.

Dans un affidavit en 2018 déposé dans une autre procédure, Me Collette estime toutefois avoir été bernée par Désormeaux.

« Les sociétés m’ont été transférées à titre d’unique administrateur et actionnaire puisque JFD [Désormeaux] était insolvable ayant fait faillite », explique-t-elle. 

« Je ne veux plus entrer en contact avec lui, sous aucun prétexte », ajoute-t-elle dans l’affidavit, précisant que cet homme est « dangereux ».

Sociétés offshore

Au début de 2018, Me Collette a également été associée avec Jean-François Malo, un homme d’affaires décrit dans un reportage il y a quelques mois comme « l’arnaqueur de Joliette ». 

Les deux étaient associés dans une entreprise qui devait reprendre des terrains de Désormeaux, mais l’affaire ne s’est pas bien passée. Malo a entrepris une poursuite de 12 M$ en 2019. Il allègue notamment qu’elle utilise des sociétés-écrans aux Bahamas, un paradis fiscal, pour « éluder ses obligations légales ».

À la fin 2018, l’avocate s’est déclarée insolvable avec des dettes de 12,3 millions de dollars.