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Fin de chasse mouvementée: une dizaine d’heures de détour

Le Journal a constaté la tension dans le parc de La Vérendrye pour la dernière fin de semaine de chasse

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Photo Jonathan Tremblay La barricade située à l’intersection de la route 117 et du chemin Lépine-Clova dans le parc de La Vérendrye était toujours bien en place samedi après-midi.

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MONT-LAURIER | Des chasseurs qui craignaient la violence et l’intimidation ont fait un détour d’une dizaine d’heures pour éviter de se buter aux barricades de la nation anichinabée en revenant de la dernière fin de semaine de chasse dans le parc de La Vérendrye.

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« Ils me suivaient en camion [vendredi]. Ils avaient une grosse sirène avec des haut-parleurs. Ils criaient là-dedans », a raconté Carl Blondin, samedi après-midi, au volant de son Toyota Tundra. 

Le chasseur effectuait un immense détour sur le chemin Lépine-Clova, qui relie par 200 km le hameau de Clova [La Tuque] à la route 117, dans la Réserve faunique La Vérendrye.

La zone de chasse contestée longe le chemin Lépine-Clova (en rouge sur la carte). Le blocus autochtone se trouve à la jonction de ce chemin et de la route 117 (entouré). Pour le contourner et accéder ou sortir du parc, les chasseurs ont dû effectuer cet immense détour (tracé en bleu).
La zone de chasse contestée longe le chemin Lépine-Clova (en rouge sur la carte). Le blocus autochtone se trouve à la jonction de ce chemin et de la route 117 (entouré). Pour le contourner et accéder ou sortir du parc, les chasseurs ont dû effectuer cet immense détour (tracé en bleu).

Depuis trois semaines, des Autochtones tiennent une barricade à son extrémité empêchant les chasseurs d’entrer ou de sortir par cet accès pour protester contre la chasse sportive.

Vendredi soir, M. Blondin dit aussi avoir été témoin d’intimidation au Relais Évasion, situé sur le même chemin.

« Ils criaient aux gens de quitter. Des retraités. Ils ont eu peur et sont tous partis. La police les a escortés », a-t-il poursuivi.  

  • Écoutez la revue de l'actualité de Pierre Nantel et Maude Boutet sur QUB radio:   

Peur de la violence

Craignant la violence, les chasseurs interrogés par Le Journal samedi faisaient un détour de près de 500 km en passant par Parent, plutôt que de devoir rebrousser chemin une fois à la barricade.

Plusieurs ont entendu parler de bêtes saisies, d’altercation et de véhicules endommagés au fil des semaines.

« Personne ne brave la 117. Ça nous a fait perdre 50 % de notre saison, qui est bousillée », a raconté une propriétaire de pourvoirie au bord des larmes, qui a demandé à ce qu’on cache son identité par crainte de représailles.

« Ma carabine est prête depuis deux semaines. Je vais peut-être sortir les pieds par en avant, ou les menottes aux poignets, mais ils ne viendront pas m’intimider », a prévenu un autre propriétaire désirant lui aussi rester anonyme.

« Tu appelles la SQ, et tout ce qu’ils disent, c’est : ‘‘mettez-vous pas dans le pétrin’’. Ils sont entre l’arbre et l’écorce », a-t-il dit pour argumenter son choix de se faire justice.

Lors de son passage au Relais Évasion Le Journal a croisé deux agents de la Sûreté du Québec (SQ) qui venaient avertir les responsables qu’un Autochtone filait vers leur campement pour venir les intimider, disant d’aviser les chasseurs s’il y en avait encore de présents.

Du côté de la SQ, malgré les tensions, la situation a été traitée comme une manifestation, bien que toute plainte en lien avec des infractions criminelles fasse l’objet d’une enquête. 

  • Écoutez la chronique de Gilles Proulx au micro de Richard Martineau sur QUB radio:

On se fait revirer

Après avoir parcouru près de 300 km en une douzaine d’heures, Le Journal s’est aussi cogné le nez au barrage.

« Retournez de bord. Repartez d’où vous êtes venus », a ordonné en anglais une Autochtone dans la vingtaine, samedi soir, peu après la tombée du soleil. 

Nos représentants ont retenté leur chance hier matin, sans plus de succès.

« Vous attisez la tension en prenant des photos. On vous demande de partir », nous a-t-on dit. 

La paix en échange de vivres   

Dominic Vincent, de Clova.
Photo Jonathan Tremblay
Dominic Vincent, de Clova.

Les secteurs de Clova et de Parent, en Haute-Mauricie, semblent avoir évité les barrages érigés par les Premières Nations pour intercepter les chasseurs en menaçant les Amérindiens de leur couper les vivres. 

« J’ai appelé quelqu’un que je connais sur le conseil de bande d’Obedjiwan et je lui ai dit : “Si vous bloquez, je ne sers plus d’Autochtones. Vous n’aurez plus de gaz, plus de bière et plus de poutine” », raconte Dominique Vincent, de l’Auberge Clova, du seul restaurant et de l’unique pompe à essence. Il est aussi le dépositaire de la SAQ de l’endroit depuis 23 ans. 

Clova est le point de service le plus près d’Obedjiwan, situé 153 km plus au nord.

Aussi à parent

« Je leur ai dit que l’épicerie de Parent [avec qui il s’était entendu] ne les servirait plus non plus », enchaîne-t-il. 

Parent se trouve à 92 km et à près de 2 h 40 de Clova. 

Dans la demi-heure qui a suivi, il recevait un communiqué émis par le conseil de bande de cette nation attikamek. On assurait qu’aucune barricade ne serait levée et qu’on n’appuyait pas le mouvement . 

« Je ne peux pas dire si mon appel a joué un rôle. Elle l’aurait peut-être fait de toute façon. La communauté ici est moins revendicatrice », explique l’ancien conseiller municipal qui a vu un achalandage beaucoup plus élevé dans ses commerces en raison de la crise.  

Les Autochtones veulent une pause de la chasse à l’orignal  

Les communautés anichinabées du secteur demandent, depuis l’an dernier, que la chasse à l’orignal soit interdite pour cinq ans aux non-Autochtones sur tout le territoire de la réserve faunique La Vérendrye et des zones d’exploitation contrôlées (ZEC) qui l’entourent.

Elles soutiennent que le cheptel d’orignaux est en forte baisse et que cela menace l’approvisionnement pour leur subsistance.

Bien que le ministère de la Faune reconnaisse que leur nombre est en baisse, la situation n’est pas critique, selon lui, et un moratoire n’est pas une solution envisageable.

Selon ce dernier, le cheptel est estimé à près de 2400 bêtes, selon un inventaire de 2020. Près de 90 orignaux sont abattus en moyenne par année lors de la chasse sportive. Le nombre d’animaux tués par les communautés autochtones est inconnu.

Si quelques barricades ont été levées à la suite d’une injonction, au moins deux étaient toujours érigées, hier, le long de la route 117, dont l’une sur le chemin Lépine-Clova tenue par la communauté de Kitigan Zibi, située près de Maniwaki.

Leur chef, Dylan Whiteduck, n’a pas donné suite à nos demandes d’entrevue. 

Menaces de barricades pour l’ouverture de la pêche  

Ian Lafrenière, ministre des Affaires autochtones
Capture d'écran, TVA Nouvelles
Ian Lafrenière, ministre des Affaires autochtones

Toute la fin de semaine, plusieurs propriétaires de pourvoirie ont indiqué qu’on les avait menacés d’ériger d’autres barricades pour l’ouverture de la prochaine saison de la pêche au printemps. 

C’est pour éviter des tensions de la sorte que le maire de Mont-Laurier, Daniel Bourdon, confiait, après la première semaine de conflits, vouloir que Québec nomme un négociateur permanent pour les nations du secteur. 

« Ça prend une intervention du gouvernement. [...] Ça prend un canal de communication permanent avec les Autochtones », affirme aussi Marc Renaud, le président de la Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs (FédéCP).  

Le nouveau ministre des Affaires autochtones, Ian Lafrenière, demande d’être patient et assure discuter quotidiennement avec les Anichinabés. 

« Nous voulons régler le problème de façon permanente. [...] Il y a des enjeux plus profonds, comme le développement économique », explique le ministre.

Il rappelle que les choses traînent depuis des années dans ce dossier.