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Monopole du recyclage pour une firme au lourd passé

Québec n’a pas cru bon d’intervenir quand l’entreprise Ricova a racheté un concurrent en difficultés financières

Ricova
Photo Dominique Cambron-Goulet Depuis 2017, Ricova a recueilli plus de 300  avis d’infractions pour des services de collecte insatisfaisants à Montréal.

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Une firme de déchets et recyclage qui cumule les plaintes et les litiges est parvenue à prendre le contrôle des deux seuls centres de tri de Montréal avec l’accord du gouvernement du Québec.

L’entreprise Ricova, désormais le plus gros joueur de la région métropolitaine dans le recyclage, a pourtant une feuille de route peu reluisante, a constaté notre Bureau d’enquête :   

  • Plusieurs villes ont rompu des contrats avec elle, car le travail n’était pas fait correctement.  
  • Elle a fait de l’entreposage illégal de déchets.   
  • Les chauffeurs de Ricova et la compagnie ont cumulé 63 infractions de sécurité routière en trois ans. Leur permis pour véhicules lourds porte une mention spéciale.  
  • D’ex-employés disent ne pas avoir été payés.    

Plusieurs sources dans l’industrie nous ont d’ailleurs confié sous le couvert de l’anonymat que Ricova est une entreprise « cowboy ».

  • Écoutez le journaliste Dominique Cambron-Goulet à l'émission de Pierre Nantel sur QUB radio: 

Victime de la crise

Ricova, déjà un important courtier, a pu asseoir sa dominance en rachetant à la fin juillet les actifs et les contrats d’un autre gros joueur en difficultés financières, Rebuts Solides Canadiens (RSC).

RSC détenait une quarantaine de contrats de collecte sur la Rive-Sud et à Montréal et opérait trois centres de tri, à Lachine, Saint-Michel et Châteauguay. 

Victime de la crise du recyclage depuis deux ans, RSC s’est protégée de ses créanciers en janvier. 

L’entreprise déclarait des pertes depuis des mois, notamment parce qu’elle devait payer pour se débarrasser du papier contaminé, qui ne trouve plus preneur sur le marché international.

Le partage des pertes issues de ces ventes et un financement de 29 M$ en 2018 de la part de la Ville de Montréal n’ont pas permis de sauver l’entreprise. 

Des ballots de plastique dans la cour du centre de tri de Saint-Michel opéré par l’entreprise depuis le mois d’août.
Photo Ben Pelosse
Des ballots de plastique dans la cour du centre de tri de Saint-Michel opéré par l’entreprise depuis le mois d’août.

Québec ne s’oppose pas 

Quand RSC s’est placée à l’abri de ses créanciers, le gouvernement du Québec et Recyc-Québec ont maintenu l’entreprise à flot en lui prêtant 9 M$.

Ce prêt a placé le ministère de l’Environnement comme premier créancier, lui permettant de s’opposer à la vente des actifs à Ricova, ce qu’il n’a pas fait.

Selon Québec, il n’était pas possible de trouver une entreprise avec un meilleur bilan.

« Quarante-deux entreprises ont été sollicitées et l’offre de Ricova était la seule qui permettait le maintien de l’intégralité des services aux citoyens », soutient le Ministère par courriel, disant avoir vérifié que Ricova a l’autorisation d’obtenir des contrats publics.

Selon deux sources près du dossier, Québec « se foutait » des antécédents de Ricova. 

« Le ministère dit : “Pour nous, tant que les bacs sont ramassés, les citoyens vont être contents” », confie l’une d’elles.

En entrevue, le propriétaire de Ricova, Dominic Colubriale, indique qu’il était « le meilleur pour acheter » RSC parce que son entreprise est « plus intégrée ».

« Vous n’êtes pas capable de voir la valeur qu’on amène au recyclage au Québec », s’est-il défendu.

M. Colubriale estime que c’est grâce à son travail d’exportateur « qu’on a été capable de continuer à développer des programmes de recyclage à Montréal ». 

« On trouve des marchés pour tout le monde. RSC, dans le temps de la faillite, c’est rien que nous qui étions capables de sortir leur papier », avance-t-il.

Travail insatisfaisant  

Depuis 2017, plus de 300 avis pour travail insatisfaisant ont été émis par cinq arrondissements montréalais contre Ricova. 

La MRC de Haute-Yamaska et l’arrondissement de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce ont même résilié leur contrat.

En 2018, NDG avait noté plus de 75 infractions en sept mois. Parfois, les rebuts des citoyens n’étaient simplement pas ramassés.

Pour se défendre, Ricova a affirmé avoir fait une erreur à la baisse dans le prix de sa soumission, ce qui l’empêchait d’offrir un service adéquat. Ricova a voulu renégocier le contrat, ce que la Ville a refusé. 

En entrevue, Dominic Colubriale, président de Ricova, parle d’une « bad luck » et d’une « mésentente sur les attentes » de l’arrondissement. Ce dossier est d’ailleurs devant les tribunaux.

Après la résiliation du contrat, Ricova a été placée sur la liste des firmes à rendement insatisfaisant de la Ville. wCela permet de l’écarter d’un appel d’offres, même si elle est le plus bas soumissionnaire. 

Le fait d’être sur cette liste ne l’a pas empêchée d’obtenir de nouveaux contrats, dont quatre au mois d’août et six autres qui doivent être accordés ce matin.

Dans des cas, l’entreprise était le seul soumissionnaire. Dans d’autres, le prix offert défiait toute compétition. 

Les fonctionnaires ont souligné « la situation financière de la Ville dans un contexte pandémique » pour justifier l’octroi. 

Fin abrupte à Sherbrooke  

En 2018, Récup-Estrie a mis fin au contrat de Ricova au centre de tri de Sherbrooke, sous prétexte que le « tri n’était pas fait ».

Des montagnes de matières recyclables s’étaient empilées dans la cour du centre et des centaines de tonnes avaient dû prendre le chemin de l’enfouissement. 

Ricova tentait d’obtenir plus d’argent des villes de la région, disant que la fermeture du marché chinois du papier l’empêchait de vendre la matière à un prix rentable. 

« Tous les centres de tri qui sont des OSBL ont monté leur prix, même la Ville de Montréal a donné 29 M$ à Rebuts Solides Canadiens [en 2018], se défend Dominic Colubriale, de Ricova. Pourquoi moi j’aurais pas le droit de demander plus d’argent ? »

L’entreprise poursuit d’ailleurs Récup-Estrie pour la rupture du contrat.

Employés impayés

Dans la foulée, Ricova a mis une trentaine d’employés à la porte sans préavis, et sans leur offrir d’indemnités, comme le prévoient les normes du travail. 

Deux ans plus tard, le syndicat peine toujours à récupérer environ 75 000 $ pour ces travailleurs, et ce, malgré un jugement favorable du Tribunal administratif du travail. 

La CSN a obtenu début septembre un avis de saisie sur huit entreprises liées à Ricova, ainsi que sur une entreprise portant le nom Ricova Corporation, située au Panama.

Bisbille sur la Rive-Sud  

Au printemps, Ricova a été déboutée en cour, alors qu’elle réclamait 236 000 $ à Chambly, Mont-Saint-Hilaire et Saint-Basile-le-Grand pour des pertes subies en raison de la crise du recyclage. 

L’entreprise plaidait qu’il s’agissait d’un « cas de force majeure » qui l’avait empêchée de mener à bien son contrat de collecte. 

Avant d’aller en cour, Ricova avait tenté de renégocier son contrat, sans succès.

Selon le tribunal, Ricova a pris des risques en proposant un prix très bas, même selon ses propres évaluations.

« D’un côté, Ricova soumissionne un prix de 5 $ la tonne métrique, alors qu’une compagnie liée évalue à 50 $ la tonne métrique », a rappelé la juge. 

En réalité, Ricova avait une entente avec Rebuts Solides Canadiens qui triait la matière gratuitement, avant d’en revendre à Ricova, qui l’écoulait ensuite à l’étranger. Une entente qui n’a plus tenu avec la fermeture du marché chinois du papier. 

La juge estime que Ricova a voulu s’assurer d’obtenir la collecte, comptant faire des profits « ultérieurement dans la vente des matières recyclables ».

Ricova a porté ce jugement en appel. « En 2014, Chambly a demandé qu’on donne un prix basé sur le marché. En 2018, le marché n’était plus pareil », défend toujours son président, Dominic Colubriale.

Entreposage illégal  

En 2016, le ministère de l’Environnement a imposé une amende de 5000 $ à Gestion RGA, le holding propriétaire de Ricova, pour avoir entreposé pendant plusieurs années des milliers de mètres cubes de déchets sur son terrain. 

Alors que l’entreprise prétendait enfouir petit à petit les déchets, de nouveaux rebuts étaient ajoutés à la pile, avaient constaté les inspecteurs du ministère dans une visite subséquente des lieux. 

RGA a contesté son amende en cour, sans succès. 

Montréal impuissante  

Le fait que Ricova contrôle le tri de toutes les matières recyclables ramassées dans les rues de l’île de Montréal n’enchante pas la Ville. 

Outre les plaintes de citoyens et le rendement insatisfaisant dans certains contrats, le modèle d’affaires de Ricova dérange aussi l’administration Plante.

Également courtier, Ricova exporte des matières recyclables à l’étranger. Son papier fait parfois le tour du monde en bateau, avant d’être retrié et recyclé en Asie. 

L’an dernier, dans une infiltration réalisée au centre de tri de Châteauguay, notre Bureau d’enquête révélait qu’une partie des ballots de papier destinés à l’étranger étaient nettoyés en surface afin de paraître moins contaminés aux yeux des douaniers.

Selon le patron de l’opérateur du centre Rebuts Solides Canadiens (RSC), Gilbert Durocher, ce procédé était fait « à la demande des courtiers qui achètent la matière ». À ce moment, Ricova achetait la quasi-totalité du papier sortant des centres de RSC.

« Ça ne cadre pas avec notre vision, mais nous ne pouvions pas nous opposer, confie une source au sein de l’administration montréalaise. Nous avons passé nos messages; à la moindre faute, nous sévirons contre Ricova. » 

Tentative ratée

L’administration Plante avait même publié un communiqué en juin annonçant qu’elle confiait le centre de tri de Lachine à l’OSBL Société VIA, qui engage des trieurs avec des limitations fonctionnelles.

Mais l’achat des actifs par Ricova est venu contrecarrer les plans de la Ville. 

« VIA voulait un contrat à plus de 45 $ la tonne et Ricova a repris le contrat à environ 7 $ la tonne. C’est sûr que Ricova ne peut pas arriver, mais la Ville aurait eu de la difficulté à justifier aux Montréalais qu’ils allaient payer quatre fois plus cher pour le même service », estime une source dans l’industrie du recyclage.

Le président de Ricova, Dominic Colubriale, juge qu’il a permis à la Ville d’économiser « au moins 40 M$ ».

Il s’est étonné que nous lui indiquions que son travail n’était pas apprécié à la Ville. « Ça veut dire quoi, pas aimer, surtout quand la Ville n’a pas d’argent », dit-il.