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Peut-on sauver Yvon Deschamps?

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Lundi prochain, sur l’espace Yoop et avec trois mois de retard, on fêtera les 85 ans d’Yvon Deschamps.

Paradoxe insensé, on couvrira d’éloges un humoriste que ses monologues du siècle dernier mèneraient directement à la déchéance et à la vindicte populaire s’il les livrait aujourd’hui. Ils s’en souviennent très bien les millions de Québécois qui l’ont applaudi, Yvon Deschamps s’est attaqué à tout ce qui bouge.

Il s’est moqué des tapettes, des féministes, des handicapés, des vieux, des Juifs, des ethnies, de Dieu, des curés, de la religion, des musulmans et il n’a pas cessé de dire pis que pendre de sa femme. Nigger Black, l’un de ses premiers monologues, est encore dans toutes les mémoires. 

Des centaines de personnes, il l’avouait lui-même, sortaient enragées de ses spectacles, honteux des propos qu’ils avaient entendus. Des milliers d’autres en étaient confortés, convaincus que l’humoriste qu’ils adoraient nourrissait les mêmes préjugés qu’eux. 

Les monologues de Deschamps se déroulaient dans une ironie constante. Son propos était toujours à l’opposé du message qu’il voulait transmettre. Ses admirateurs lui pardonnaient des énormités parce qu’il les débitait sans méchanceté et, souvent, les désarmorçait d’un rire étouffé ou d’une œillade de connivence. N’empêche qu’un très grand nombre prenait ses propos au premier degré.

PAUVRE YVON DESCHAMPS !

Comment pourrait-il survivre à la rectitude qui s’accentue chaque jour au Québec et dans tous les pays d’Occident ? Comment pourrait-il parler de ses voisins musulmans de cette façon, alors qu’à Paris, pour avoir montré des caricatures de Mahomet dans un cours sur la liberté d’expression, un professeur d’histoire a été décapité au cri d’« Allah akbar » ?

Livrer un monologue comme Nigger Black quand Wendy Wesley, animatrice de l’émission The Weekly à la CBC, a été suspendue pour avoir prononcé le « N... word » ? Quand Jacques Frémont, recteur de l’Université d’Ottawa, donne raison aux étudiants qui ont porté plainte contre Madame Lieutenant-Duval pour avoir employé le même mot ? Dans un contexte d’étude par surcroît, puisque la prof, détentrice de deux doctorats, avait proposé à ses étudiants de réfléchir dans un prochain cours à l’utilisation du mot funeste ?

Il faudrait rappeler à cet imprudent Deschamps que Catherine Russel, professeur à Concordia, a été suspendue pour avoir cité le titre de l’essai de Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique. Que Stockwell Day, ancien chef de l’Alliance, a perdu son poste de panelliste à l’émission Power and Politics de la CBC, en plus de ceux d’administrateur de Telus et de conseiller d’un grand bureau d’avocats pour avoir comparé le racisme contre les Noirs au harcèlement dont il a été victime lorsqu’il était écolier.

L’OPPOSITION DE DANY LAFERRIÈRE 

Rappelons enfin à Deschamps que les héritiers d’Agatha Christie ont eu le flair de changer pour Ils étaient dix le titre de son roman de 1939, intitulé Ten Little Niggers.

Jamais la liberté d’expression n’a été assiégée à ce point. Jamais elle n’a été aussi fragilisée. Dany Laferrière sera-t-il l’un des derniers à la défendre ? À l’émission Y’a du monde à messe de Télé-Québec, il a déclaré qu’il ne changerait pas le titre de son roman Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer. Et il a ajouté, ce qui est beaucoup plus important, que « l’autodérision est fondamentale dans la société ».

L’autodérision, que je sache, c’était l’essence même des monologues de Deschamps. Hélas ! aujourd’hui, cela ne suffirait pas à le sauver.