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Comment ces députés ont-ils vécu le référendum de 1995?

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Sept élus des différents partis politiques à l’Assemblée nationale ont accepté de raconter comment ils ont vécu la campagne référendaire de 1995. Le Journal vous présente leur témoignage. 

Construire son identité  

Photos Martin Alarie et courtoisie

À 17 ans, Ruba Ghazal suit avec attention la campagne référendaire, qui lui ouvre une fenêtre sur la société québécoise permettant à la cégépienne passionnée de politique de « construire son identité ».

«Avec mon origine palestinienne, j’étais sensible à un peuple qui cherchait son autodétermination», laisse tomber la députée de Québec solidaire, en entrevue avec notre Bureau parlementaire.

À l’époque, Mme Ghazal, au Québec depuis sept ans, n’était pas militante. 

«Mais je regardais et je lisais tout ce qui s’écrivait à ce sujet. Je m’y intéressais énormément». 

Ce n’est pas à l’école qu’elle a appris l’histoire québécoise, mais en suivant les épisodes de Meech, du référendum de Charlottetown, de la campagne référendaire de 1995, puis enfin en découvrant les grands documentaristes québécois de l’Office national du film.

«Je ne comprenais pas tout, bien sûr, mais ça me fascinait», souligne la députée de Mercier, à Montréal.

À la maison, sa famille est inquiète de voir pareil déchirement politique. 

«Si j’avais eu le droit de vote, j’aurais fait comme mes parents [voter non]. On a souvent l’image des immigrants qui sont Canada! Canada! Mais ce n’est pas ça. Quand on arrive du Moyen-Orient, on est à la recherche de stabilité», explique-t-elle.

Débats acerbes, mais pacifiques

En 2007, lorsqu’elle se présente pour Québec solidaire pour la première fois, sa grand-mère demande à ses parents de lui interdire. 

«Pour elle, quand on fait de la politique, on peut en mourir», dit Mme Ghazal. 

Mais l’absence de violence dans les débats politiques, c’est justement ce qui a été si admirable au Québec, souligne la fille de réfugiés palestiniens. 

«C’est ce qui m’a marquée: ça a été des débats acerbes, durs, mais pacifiques. Ça s’est terminé à pratiquement 50-50, mais il n’y a pas eu d’émeutes, d’incendies. On pense que notre société est parfois déchirée, mais c’est fascinant, quand on voit ce qui se passe ailleurs.» 

Anxiété, division et morosité  

Photos Chantal Poirier et courtoisie

Pour Kathleen Weil, la période référendaire rime avec inquiétude, larmes, division et morosité.

«Le soir du référendum, c’était la veille de l’Halloween. J’avais trois enfants et un bébé. Il y avait beaucoup d’inquiétude et beaucoup d’anxiété. Je tentais de rester calme et heureuse en préparant la citrouille», se souvient la députée libérale de Notre-Dame-de-Grâce, dans la métropole.

À l’époque, Mme Weil est fonctionnaire. Elle travaille au secrétariat du grand Montréal.

Rapidement, le gouvernement péquiste enclenche le processus référendaire. 

Mme Weil et son entourage vivent «dans la crainte et l’anxiété». 

«On pensait vraiment qu’on allait perdre notre pays, et en même temps, fragiliser Montréal et le Québec», relate-t-elle.

Fin octobre, l’inquiétude est à son comble. 

«On le sentait, la campagne du “Non” était dans le trouble.» 

Puis le grand rassemblement du Love-In est arrivé. 

«Je m’en souviendrai toujours, c’était le jour de ma fête, le 27 octobre», laisse tomber Mme Weil.

Elle est présente à l’événement, comme plusieurs de ses frères et sœurs. 

«C’est là que j’ai vu Jean Charest en chair et en os pour la toute première fois. Il était en feu. Le Jean Charest qu’on connaît», dit-elle, admirative. 

La jeune mère de famille a été marquée par la mer de drapeaux du Canada et du Québec. Elle affirme qu’elle ne savait pas à l’époque que des milliers de Canadiens avaient participé au Love-In, dont le financement était illégal.

L’exode

Malgré la victoire du «Non», Mme Weil a tout de même senti la morosité s’installer dans son entourage. 

«C’était sombre pour tout le monde, il y en a qui avaient perdu la possibilité d’avoir un pays, et d’autres qui avaient presque perdu leur pays. C’était maussade, terriblement maussade», évoque-t-elle.

«On avait gagné, mais on pleurait. Le taux de chômage était très élevé. Les gens partaient pour Toronto, l’Alberta, Vancouver, New York. L’exode a commencé avec l’échec de Meech. Beaucoup de gens que je connais, des collègues d’université, sont partis. Ils trouvaient la situation politique trop instable», dit Mme Weil. 

«J’ai bousillé ma session universitaire»  

Photos Stevens LeBlanc et archives

À 20 ans, le militant Pascal Bérubé sillonne le Bas-Saint-Laurent pour convaincre un maximum de citoyens de voter Oui , au prix d’une session universitaire et d’un blues post-référendaire.

«On a patrouillé dans toute la région, on a fait des débats, des appels. On avait trouvé un immense téléphone cellulaire pour la campagne. On faisait des communiqués. On ne dormait pas», se souvient le député Bérubé, qui, près de 25 ans plus tard, a occupé la fonction de chef par intérim du Parti québécois.

À l’époque, M. Bérubé suit les traces de son père et étudie en enseignement à l’Université du Québec à Rimouski. Il est président de l’Association générale des étudiants de l’université et président des jeunes pour le camp du Oui de sa région.

«J’ai bousillé ma session universitaire parce que j’ai fait campagne d’août à octobre», se remémore-t-il.

Mais le soir du référendum, il frappe un mur.

«La défaite était prononcée. J’étais en pleurs». 

«J’ai un souvenir très ému de mes parents. C’était épouvantable. La défaite du Oui a profondément heurté mon père. La région avait tout donné pour gagner. On était si près du pays» dit-il.

Sa voisine vote non

C’est une période douce-amère pour M. Bérubé. D’un côté, il a eu la chance de vivre ce moment à 20 ans. 

«On va s’en souvenir toute notre vie, ça a été un moteur pour moi», affirme le député de Matane-Matapédia. 

Mais il a vécu «beaucoup de peine». 

«S’il avait fallu que je sorte tout l’argent que j’avais pour la cause, je l’aurais fait. J’ai eu une mononucléose. Il n’y avait rien qui pouvait m’arrêter», dit-il.

Le soir de la défaite, Pascal Bérubé était dans les résidences étudiantes de l’université. Soudainement, sa voisine de chambre se tourne vers lui et constate sa peine. Elle lui dit : «j’ai voté Non, j’aurais peut-être dû voter Oui».

«Et j’ai réalisé qu’elle était juste à côté de moi, tout près de moi. J’ai fait le tour de la région, et ma voisine a voté Non. Mais j’aurais pu la convaincre. Tellement peu de voix ont séparé le Oui du Non. Ça m’a profondément marqué», ajoute-t-il.

Le p’tit gars de Baie-Comeau à Ottawa  

Photo Stevens LeBlanc et courtoisie

En octobre 1995, Sylvain Lévesque, 21 ans, est à des centaines de kilomètres de chez lui : il étudie dans la capitale fédérale, et le souverainiste se heurte à la crainte économique.

«J’étais un petit gars de Baie-Comeau qui vivait à Hull. Je traversais chaque matin la rivière des Outaouais pour aller à l’Université d’Ottawa. Très souverainiste, c’était assez spécial de se retrouver dans la région où il y avait probablement le moins d’indépendantistes», évoque en riant le député caquiste de Chauveau, dans la région de Québec.

C’est d’ailleurs ce qui frappait M. Lévesque : la crainte et la peur qui tenaillait ses collègues de classe. 

«La majorité de mes amis étaient pour le Non. Ils me disaient : “mon père travaille à la Défense nationale, à tel ministère”, etc. Les gens avaient peur de perdre leur job», explique-t-il.

Les familles de ses amis «avaient peur d’être séparées, de voir arriver une frontière entre le Québec et l’Ontario, ajoute-t-il. J’étais dans l’émotion, ils étaient dans une crainte très rationnelle : ils se demandaient ce qu’ils pouvaient perdre si le Québec devenait un pays.»

Il se souvient très bien que le jour du référendum, des Ontariens ont envahi les ponts d’Ottawa et scandaient «Please vote no, please vote no [Svp, votez non]».

Pour celui qui a vécu son éveil politique «avec l’échec du lac Meech», la défaite du Oui a provoqué une «grande tristesse». 

«J’étais extrêmement déçu. Je voyais bien qu’on venait de passer à côté d’un moment historique, alors que le Canada a refusé le minimum pour que le Québec reste dans le Canada», indique-t-il.

Comme un match de hockey

Le soir du référendum, «on était comme dans Chambre en ville : 7-8 gars dans une maison louée. On prenait notre petite bière en même temps, des chips, des ailes de poulet, c’était comme un match de hockey. Le taux de participation était très élevé. Tout le monde avait voté et attendait le résultat», se souvient-il.

«Mais c’était plus émotif dans le camp du Oui. Le Non c’est le statu quo, il ne se passe rien le lendemain matin. Nous, c’était l’espoir d’un monde nouveau», laisse-t-il tomber.

La peur des Anglais  

Photo Ben Pelosse et courtoisie

À l’école secondaire anglaise, le jeune Christopher Skeete, 15 ans, est habité par la crainte secouant ses amis et ses professeurs dans les jours précédant la tenue du référendum.

«C’est ce qui m’a le plus marqué. Je me rappelle la peur. L’inquiétude de tout le monde à l’école. Les séparatistes voulaient briser le pays!» lance le député caquiste en riant.

«À l’époque, on ne se posait pas de question. Tu allais à l’école anglaise, tu étais fédéraliste. Le PQ, c’était l’ennemi, la séparation, c’était une mauvaise idée. On ne comprenait pas pourquoi ces gens souhaitaient détruire le Canada», ajoute-t-il.

Le 27 octobre, des dizaines de milliers de Canadiens convergent à Montréal pour participer au Love-In. Un souvenir marquant.

«Les profs ont donné le go à tout le monde pour aller manifester au centre-ville. Moi, j’étais trop pissou, j’avais peur de foxer. Mais plein d’amis y étaient, au Love-In. C’était un moment tellement important. Je regrette de ne pas y être allé», confie-t-il.

Mais à la maison, M. Skeete fait face à une autre réalité. Sa mère est francophone, et le conjoint de cette dernière «était un travailleur de la construction et fier membre du PQ».

«J’ai toujours eu un pied dans chaque réalité», indique M. Skeete. 

Se sentir exclu

Le soir fatidique, il se souvient «du soulagement» qu’il a ressenti, et de la peine de son beau-père. Il se souvient également de la colère qu’il a eue en entendant les propos de Jacques Parizeau. 

«Je me disais, pourquoi Parizeau blâme-t-il les Anglais et les ethnies? Je me suis toujours identifié comme Noir. Ça m’a choqué. C’était dans ma face», se souvient le député de Sainte-Rose, à Laval.

Avec le recul, il conçoit que «l’homme d’État, dans un moment de faiblesse, a pris un raccourci», mais c’est «un défaut de blâmer les autres». 

Celui qui se dit aujourd’hui nationaliste le dit ouvertement: «j’aurais pu être souverainiste, mais je me suis toujours senti exclu de ce projet». 

Deux fois non  

Photo Stevens LeBlanc et courtoisie

À 21 ans, Dominique Anglade en est à sa deuxième campagne du Non : après avoir milité pour le rejet de l’accord de Charlottetown, elle s’oppose à l’indépendance du Québec.

«Durant toute cette période référendaire, on a vécu ce moment de manière assez intense. Je me souviens très bien quand on a annoncé que Lucien Bouchard a été hospitalisé en 1994. Tous les étudiants étaient agglutinés dans le café, où on diffusait les bulletins de nouvelles sur le mur à l’aide d’un projecteur», se rappelle Mme Anglade, maintenant cheffe du Parti libéral du Québec (PLQ).

Elle venait de terminer son mandat comme présidente de l’Association des étudiants de Polytechnique, et militait pour le Non. 

«On organisait des débats, des événements, on échangeait. J’étais une personne très active», dit-elle.

Quelques années plus tôt, comme membre du PLQ, elle a milité pour le refus de l’accord de Charlottetown. 

«C’était un recul par rapport à l’accord du lac Meech. Je n’étais pas assez fortement fédéraliste pour dire oui à Charlottetown, mais pas indépendantiste», résume-t-elle.

À un certain point, Mme Anglade commence à croire que le Oui va gagner. 

«La campagne Oui, tout devient possible, avec les fleurs, l’implication de Lucien Bouchard, on sentait qu’il y avait un mouvement», évoque-t-elle. 

Le soir du vote, les premiers résultats émergent. Mme Anglade suivait la soirée avec des amis dans la maison familiale. 

«On s’est dit : “mon Dieu, que va-t-il se passer?”»

«C’était des moments très très intenses. Mais je ne peux pas dire que c’était une victoire. C’était doux-amer. On est sorti divisés de ça. Je ne l’ai pas vécu comme un grand moment d’euphorie», relate-t-elle.

Pas monolithique

Pour Mme Anglade, la déclaration malheureuse de Jacques Parizeau sur l’argent et le vote ethnique a fait mal. 

«Dans la communauté haïtienne, il y a eu de nombreuses personnes qui étaient en faveur du Oui. Ce n’était pas monolithique. Je connaissais des gens qui étaient activement impliqués au PQ», affirme-t-elle.

Ce qui est dommage, ajoute-t-elle, c’est que la campagne du Oui avait été très inclusive. 

«Ça a eu un effet pour les gens qui ont milité, mais pour tous ceux qui voulaient discréditer le mouvement souverainiste, ils avaient trouvé la citation pour la suite des choses», dit Mme Anglade.

Prête à quitter le Québec  

Photos Stevens LeBlanc et courtoisie

La victoire d’un «Oui» faisait tellement peur à la députée caquiste Stéphanie Lachance qu’elle envisageait de vendre sa maison et de quitter le Québec pour l’Ontario ou l’Alberta.

«Si le “Oui” rentrait, je déménageais. Dans ma tête à moi, je ne pouvais pas rester dans un Québec séparé», lance Mme Lachance en entrevue avec notre Bureau parlementaire.

Pour elle, la période référendaire se résume en un long débat dur et émotif. Son conjoint – avec qui elle est toujours – votait «Oui», comme une bonne partie de sa famille et de ses amis. En 1980, toute jeune, elle aidait son père à poser des pancartes du « Oui ».

«Ce n’était pas simple. C’était pareil avec mes amis. On avait des discussions très animées. C’était à couper au couteau et très émotif. Ça a été assez dur», se souvient Mme Lachance. 

D’autant qu’elle était souvent seule de son camp.

En 1995, elle venait à peine de quitter l’université, après avoir terminé un baccalauréat en communication. 

«Je travaillais à la Caisse Desjardins des fonctionnaires sur la colline Parlementaire. À l’époque, on ne venait pas nous chercher, on prenait ce qui nous était offert», dit-elle.

À cette instabilité professionnelle s’ajoutait une instabilité politique. Mme Lachance se faisait bâtir une résidence, mais avait l’impression que «sa vie était en suspens». 

«Tout ce que tu es en train de construire, tu le remets en question. La maison que je suis en train de construire, je vais faire quoi avec si le “Oui” l’emporte?», explique la députée de Bellechasse.

Soirée émotive

Le soir du référendum était rempli d’émotion chez les Lachance. 

«Imaginez l’intensité du moment, quand on est au point de se dire : “je déménage si on perd”», dit-elle. 

Alors que son conjoint a vécu un deuil – il était triste et déçu –, pour Mme Lachance, il s’agissait d’un moment «inoubliable». 

«C’est comme si mon sort était scellé, j’étais soulagée, je pouvais enfin recommencer à vivre», conclut Stéphanie Lachance.

Chronologie de la campagne  

12 juin 1995

Entente entre le premier ministre et chef du Parti québécois, Jacques Parizeau, le chef du Bloc québécois, Lucien Bouchard, et le chef de l’Action démocratique du Québec, Mario Dumont, sur un projet commun de souveraineté, accompagné d’un partenariat économique avec le Canada.  

7 septembre 1995

M. Parizeau dévoile la question référendaire: «Acceptez-vous que le Québec devienne souverain, après avoir offert formellement au Canada un nouveau partenariat économique et politique, dans le cadre du projet de loi sur l’avenir du Québec, et de l’entente signée le 12 juin 1995, oui ou non?»

1er octobre 1995

Photo d'archives

Déclenchement de la campagne référendaire.

7 octobre 1995

M. Parizeau nomme M. Bouchard, qui était chef du Bloc québécois, négociateur en chef. Le politicien charismatique devient le visage de la campagne du « Oui ».

20 octobre 1995

Photo d'archives

La campagne du «Non» a du plomb dans l’aile. Le premier ministre du Canada, Jean Chrétien, saute dans l’arène, sans égard pour le chef du camp du «Non», le chef du Parti libéral du Québec, Daniel Johnson.

27 octobre 1995

Des dizaines de milliers de Canadiens convergent vers la place du Canada, à Montréal, pour le Love-In. Le rassem-blement est controversé puisque les participants ont obtenu des tarifs privilégiés par VIA Rail et Air Canada et que les coûts de la manifestation n’ont pas été comptabilisés par le camp du «Non».

30 octobre

Pour certains, c’est le soulagement, pour d’autres, un rêve brisé : au terme d’une soirée mouvementée, le «Non» l’emporte avec une mince avance de 50 000 voix.