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Les nouveaux bougons

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J’ai peine à comprendre l’engouement pour la retraite à 40 ans. Une théorie triviale où on nous explique, fort savamment, qu’il est possible de se monter un gros coussin d’argent en mangeant des boîtes de thon et du pain tranché (il paraît qu’on s’habitue).

La recette du burn out

Si vous avez 39 ans et que vous êtes blasés par votre emploi, je comprends votre sympathie pour ce genre de projet. Pour vous, il est trop tard. Mais pour les jeunes, c’est un projet tellement triste sur le plan humain...  

Pour se la couler douce à 40 ans, il faut se préparer très tôt. Précisément à l’âge où on apprend aux jeunes à être ambitieux, à investir dans leurs connaissances et à devenir les leaders de demain.  

C’est ça, exactement ça, qui fait pleurer mon cœur de professeur. 

Comment pourrais-je expliquer à mes étudiants de 20 ans d’étudier fort et de se dépasser pendant encore quatre grosses années? Et en même temps leur dire planifier leur sortie du marché du travail. De concentrer toute leur ambition sur la seule recherche du loisir.  

Vous pensez vraiment qu’ils voudront avoir A+ à l’école? Qu’ils passeront leurs 17 années de carrière à innover, à performer, à monter les échelons? Qu’ils fonderont des entreprises?  

La liberté financière

Comprenons-nous bien. Je pense qu’il faut épargner dès son plus jeune âge. Oui, avoir un gros coussin est une source incroyable de liberté. Mais la retraite... vraiment? Imaginez si tous ceux qui étaient libres financièrement n’avaient que la retraite en vue.  

Louis Audet aurait déjà vendu Cogeco et on perdrait un siège social. Pierre-Karl Péladeau se la coulerait douce au Brésil. Jacques Parizeau n’aurait pas fait de politique. François Legault aurait une maison mobile en Floride. Belle philosophie. Belle société. Bel exemple.  

Contribuer autrement?

À ce que je viens d’écrire, un «jeune retraité» m’a déjà rétorqué «qu’il y avait d’autres façons de contribuer à la société que de travailler de huit à quatre». Je peux faire du bénévolat, dira l’étrange animal. Je «contribue autrement».  

Eh bien non. D’abord, parce que, pour empiler autant d’argent, t’avais un emploi payant. T’étais productif. T’as des études. Alors, lâche le bénévolat, travaille et donne à Centraide.  

La meilleure, mais vraiment la meilleure, c’est quand le «jeune retraité» te répond que «son capital travaille». Euh... c’est aussi vrai pour la famille royale britannique. Ton capital, garçon, il est capable de travailler pendant que tu rentres au bureau.   

Bougons et fiers de l’être

C’est faux, aussi, parce qu’on vit dans un «système» économique moderne. Dans ce système, les jeunes contribuent aux pensions des vieux. Les riches financent l’aide aux plus pauvres. Les adultes paient l’éducation des enfants. Les travailleurs paient l’assurance-chômage des moins chanceux. Les gens en santé financent les soins des malades.  

Tu l’as pas choisi, ce système: pas plus que moi. Ça s’appelle un héritage. Et un héritage, on l’améliore, on ne le dilapide pas. C’est pour ça qu’on paie des taxes et qu’on travaille et qu’on prend nos responsabilités. Pas parce qu’on se lève le matin et qu’on est excités de rentrer au bureau.  

Mais bon, prends-là donc, ta retraite à 40 ans. Vis sur mon bras. Ça me fait plaisir: c’est ma tournée. Mais garde-toi une gêne: publie donc pas de livre là-dessus. Parce que si toute la crème de la société fait comme toi, y’aura plus personne pour te soigner quand tu tomberas malade.  


Jean-Denis Garon est professeur à l’ESG UQAM