/opinion/columnists
Navigation

Quand l’arbre cache la forêt

Coup d'oeil sur cet article

25 ans déjà. Le 30 octobre 1995. Sous la direction déterminée du premier ministre Jacques Parizeau, le Québec est passé à un nuage de son accession au concert des nations. Ce soir-là, j’y étais. 

Alors chroniqueuse au Devoir, j’étais analyste politique à la soirée référendaire pancanadienne de la CBC. De la grande salle de l’Hôtel Windsor d’où nous diffusions, plus le Oui grimpait, plus je voyais la peur monter dans les yeux de mes collègues anglophones.

Quand le Oui a terminé sa course à 49,42 %, j’ai vu leur soulagement. Et chez certains, la colère d’être passés aussi près de perdre « leur » pays. Me sentant bien seule, je suis rentrée à la maison.

Devant le résultat serré, je me disais tout de même que la prochaine fois viendrait rapidement. Or, depuis, nombreux sont ceux à réduire ce moment historique à la phrase de M. Parizeau sur « l’argent et des votes ethniques ». Bref, ils fixent l’arbre qui cache la forêt.

Deux éléments essentiels s’en trouvent en effet oubliés. 1) La progression majeure du projet souverainiste de 1960 à 1995. 2) Sans la volonté blindée de M. Parizeau de tenir un référendum, cette avancée n’aurait jamais eu lieu.

Fatalisme

Il faut le rappeler. En peu de temps pour une nation jadis dominée, les appuis à la souveraineté ont néanmoins frôlé la victoire en 1995. Devant un tel progrès, n’importe quel mouvement aurait repris le collier illico.

C’est pourquoi, pour l’après-référendum, M. Parizeau avait choisi de passer le témoin dans l’espoir que la « prochaine fois » ne tarderait pas. Étonnamment, le contraire s’est produit.

Ce témoin, son successeur l’a troqué pour une chasse au déficit. Se privant de sa raison d’être malgré même sa quasi-victoire référendaire, le Parti québécois décline depuis.

Cette décision troublante de passer vite à autre chose témoignait d’une fibre politique profondément fataliste. La même qui, dans les années suivant le référendum de 1980, mènerait à l’implosion du PQ et du gouvernement Lévesque.

Comme si une défaite référendaire, même aussi serrée qu’en 1995, ne pouvait être qu’un stigmate honteux au lieu d’un tremplin pour la suite. Étrange phénomène que j’ai encore peine à m’expliquer.

Défaite ou miracle ?

Je me souviens du premier référendum. J’avais 18 ans. Sur la scène du Centre Paul-Sauvé, j’ai vu la mine déconstruite de René Lévesque. Au-delà de son appel à une « prochaine fois », son regard, lui, était déjà éteint.

En 1980, à 40 %, la défaite du Oui était certes réelle. À 20 ans seulement des débuts de la Révolution tranquille, le résultat tenait pourtant du miracle. Malgré tous les chantages économiques qu’on faisait vivre aux Québécois depuis des années, 40 % avaient voté .

Malgré l’armée qu’on leur avait envoyée en octobre 1970 pour les effrayer. Malgré les mensonges de Trudeau père qui, la main sur le cœur, leur avait promis du « changement » pour les convaincre de voter Non.

Là aussi, l’arbre de la défaite cachait la forêt d’une avancée importante de l’idée d’un pays. D’où la grande déprime subsé-quente dans les rangs souverainistes.

Qu’en sera-t-il au cours des prochaines années ? Notre sondage Léger/Le Journal confirme qu’il se fait tard. Terriblement tard.