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Et si l'on s’attardait un peu plus aux professionnels de l’indignation...

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Dans un vibrant plaidoyer à la radio publique ce matin, l’anthropologue Serge Bouchard a eu quelques mots bien sentis à adresser à propos des «intolérances des bien-pensants».

Une prof marquée par des professionnels de l’indignation

Avez-vous écouté les premières entrevues accordées par la professeure de l’Université d’Ottawa Verouchka Lieutenant-Duval? À Radio-Canada, la semaine dernière, Patrick Masbourian a mené (la première?) une de ces entrevues de main de maître.

Le même jour, toujours à la première chaîne, mais en soirée, cette fois, c’est à l’émission L’heure du monde que l’on pouvait en apprendre encore un peu plus sur le fil des événements et sur le point de vue de la principale intéressée, la professeure conspuée, harcelée et lâchée par sa propre université.

Pire, les 34 premiers collègues à la soutenir ont subi, toute proportion gardée, le même sort que Lieutenant-Duval. Conspués, menacés, intimidés...

Ce que j’ai retenu du récit de Verouchka Lieutenant-Duval? Qu’elle n’aurait pu mieux gérer la situation. Car elle a raconté que lors de son cours, il n’y avait eu aucune, absolument aucune réaction de ses étudiant(e)s quand elle a prononcé le mot.

Niet. Pas de haut cri ou d’indignation.

Le soir même, elle a reçu un courriel d’une étudiante indignée auquel elle a répondu par de l’empathie et, surtout, de l’ouverture. Elle a proposé à l’étudiante d’en parler, d’en discuter.

La réponse de l’étudiante? Des captures d’écran de cette discussion, afin de partager le tout sur les réseaux sociaux. En s’assurant d’ajouter au cocktail certaines informations personnelles de la professeure.

Les fauves et professionnels de l’indignation woke ont fait le reste.

En lisant l’excellent texte de Patrick Lagacé ce matin, j'étais incapable de me sortir de la tête que, malgré toutes les belles intentions du monde, il manque quelque chose au portrait, le rôle de ces allumeurs de feu.

La professeure Lieutenant-Duval restera marquée longtemps par ce qu’elle a subi.

Et ces professionnels de l’indignation ont tôt fait de remarquer que parmi les premiers à appuyer la professeure, il y avait pas mal de noms à consonance «frogs»... Et hop! On ajoute une touche de mépris et de racisme au processus inquisitoire qui a accaparé aussi les collègues de Lieutenant-Duval.

Comme le rappelait un commentateur cette semaine, «le mépris des francophones n’est-il pas le dernier qui soit acceptable en ce pays?».

Et pourtant, c’est encore les professionnels de l’indignation woke qui ont réussi à imposer leur «narratif».

Pendant ce temps-là, il me semble, on n’accorde pas assez d’attention à ces «terroristes intellectuels». On se souviendra longtemps du nom de la professeure, mais on ne connaîtra probablement jamais ceux des individus ayant sciemment nourri le feu au détriment de l’ouverture manifestée par la prof.

Car tout ceci aurait pu être évité, ou aurait pu à tout le moins être géré de manière différente. N’eût été l’action des militants.

Mais n’est-ce pas là exactement le but, celui de nous plonger dans cette spirale de débat et d’indignation, afin d’imposer la trame narrative actuelle?

Et ça fonctionne.

Vous ne me croyez pas? Je vous invite à écouter Tout le monde en parle dimanche soir à ce sujet. La professeure Lieutenant-Duval y sera. Mais aussi des voix parmi les plus militantes pour défendre la trame narrative des militants indignés.

Et je doute qu’on parle beaucoup de l’étudiante qui a commis ce geste stupide, méprisant, soit celui de partager des extraits d’une conversation privée avec sa prof. Ça ne fait pas avancer la cause.

«Un débat très laid»

Fallait entendre l’anthropologue Serge Bouchard au micro de Franco Nuovo en ce dimanche matin à propos du pouvoir des mots. Oubliez la rectitude politique; cet homme, par sa stature et son long combat contre tous les racismes et toutes les intolérances, a gagné assez de respect pour outrepasser les interdits.

Pas de censure ni d’interdit, pas d’hésitation à prononcer les mots «nègre» et «sauvages».

Son propos s’articulant autour de la différence entre les termes «nègre» et «nigger», selon qu'on se place dans la langue anglaise ou française, ou encore aux États-Unis, en comparaison du Canada ou du Québec.

Et cet anthropologue, qui connaît le pouvoir des mots, ne les a pas mâchés quand il a été question de commenter la situation dont il est question ici. Un débat très laid, a-t-il dit. Et divisif. Lequel est nourri, d’une part, par cette «culture canadienne-anglaise de la culpabilité», mariée avec l’usage américano-américain du terme «nigger». Ajoutant au portrait «la présomption anglophone que le Québec francophone est raciste. Le Canada anglais ne l’est pas, mais le Québec est raciste».

D’autre part, Bouchard réfère aussi à une autre division: «Même nous, ajoutez aux deux solitudes nos fractures dans notre propre gauche. On se dit plus à gauche qu’à gauche, et on assiste à toutes les dérives de la bien-pensance et des intolérances des bien-pensants.»

Et il a quelques mots pour ces bien-pensants intolérants qui font la morale: «J’ai mon propre cas; l’amour des cultures amérindiennes à travers l’Amérique. 40 ans à combattre le racisme et à éduquer et à travailler... pis on viendrait me faire la leçon sur l’utilisation du mot sauvage? Et j’ai trouvé très intéressante la réhabilitation du mot nègre par Dany Laferrière [en entrevue juste avant lui, à écouter ça aussi absolument, point de vue que je crois pas que vous entendrez ce soir à TLMEP], c’est à peu près de la même mouture que la réhabilitation du mot sauvage par An Antane Kapesh, qui a écrit un livre, Je suis une maudite sauvagesse, et qui finit par dire que c’est beau d’être sauvage, près de l’amour sauvage, quel beau mot que le mot sauvage...»

Voilà à quoi je vais penser quand on traitera de cette question dimanche soir à l’émission Tout le monde en parle.

À quel point nous n'avons pas assez pointé vers ceux qui ont sciemment fait déraper la situation; à quel point on a oublié ceux et celles qu’on tait quand on milite pour effacer un mot. Pour le censurer au nom de la rectitude politique héritée d’une américanisation de nos débats.

En terminant, quand le président Macron a pris la parole, solennellement, dans l’enceinte de la Sorbonne la semaine dernière pour saluer la mémoire de l’enseignant Samuel Paty, égorgé par un terroriste islamiste, j’ai aussi pensé à ceci...

Cent ans plus tôt, l’écrivaine et femme de lettres Paulette Nardal, d’origine martiniquaise et figure marquante du courant littéraire de la négritude, faisait son entrée à la Sorbonne. Première femme noire à y être admise. C’était en 1920.

Un ancien prof de l’Université d'Ottawa me faisait d’ailleurs remarquer que ce serait un outrage d’enseigner la mémoire d’une telle femme en censurant le mot «nègre»...