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Mettre des gants... blancs

Le gendre et conseiller du président américain, Jared Kushner
AFP Le gendre et conseiller du président américain, Jared Kushner

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Depuis plus d’une semaine déjà, bien des intervenants se sont exprimés sur la controverse qui a d’abord secoué l’Université d’Ottawa. Devrait-on éviter d’utiliser le mot qui débute par «n» dans un contexte pédagogique?

Si certaines positions sont bien campées et que le dialogue est parfois difficile entre les parties, il me semble positif que ce débat se déplace sur la place publique. S’il y a bien un grand mérite que je reconnais à ceux qui s’opposent à l’utilisation du terme, c’est celui de sensibiliser et d’éduquer. 

Notre société est ouverte, mais imparfaite. De plus, pour de nombreux Québécois, cette question de la place et du respect des minorités semble réglée, mais c'est loin d’être le cas. J’ai pu vérifier auprès de mes étudiants qu’il y a encore tout un travail à effectuer, que nous devons encore parcourir un bon bout de chemin pour faire connaître des réalités méconnues, donc sous-estimées.

Cela dit, dans le présent débat, je me range résolument du côté de ceux qui défendent la liberté universitaire, plus largement la liberté des professeurs sur le plan pédagogique. Je me sens doublement interpellé, puisque j’enseigne l’histoire et, plus spécifiquement, l’histoire des États-Unis. 

Je ne vais pas ressortir ici tous les arguments déjà énoncés ailleurs pour défendre cette liberté. Je veux plutôt insister sur le caractère radical de certains activistes qui se sont manifestés à Ottawa et au Québec depuis une semaine. Ce qui me titille? Leurs arguments, leur discours et leurs actions semblent directement importés des États-Unis.

Oui, certains événements et certaines luttes historiques ont eu lieu parallèlement des deux côtés de la frontière. Oui, le Canada et le Québec ont déjà toléré l’esclavage sur le territoire et, oui encore, différentes formes de racisme y sévissent toujours. Mais appliquer une grille américaine à la situation qui existe ici me semble être une erreur, et cette stratégie pourrait conduire à la radicalisation et au bris du dialogue.

Les exemples foisonnent pour démontrer les limites évidentes d’une comparaison entre les contextes canadien et américain. Par exemple, depuis quelques jours, différents médias reprennent les propos condamnables du gendre et conseiller du président, Jared Kushner.

Qu’a-t-il dit? Dans la journée de lundi, Kushner tentait de défendre le bilan du président. Au sujet de la communauté noire, il a mentionné les efforts sincères et nombreux (sic) de l’administration pour venir en aide aux Noirs américains. 

Il a cependant ajouté que les efforts de Donald Trump se butaient à un obstacle: «But he can’t want them to be successful more than they want to be successful.» Si le président ne peut en faire plus, c’est tout simplement parce que des représentants de cette communauté ne seraient pas prêts à fournir les efforts nécessaires. Choquant? Mettez-en!!! Ce seraient les gens lésés qui n’en feraient pas assez...

Vous imaginez des conseillers de Justin Trudeau ou de François Legault s’exprimant de la sorte? Pas moi. Nos dirigeants et nos élus ne sont pas parfaits et on leur a parfois reproché l’inaction ou la récupération, mais ils sont habituellement le reflet du contexte général qui existe dans la province et au pays. Malgré les variantes, je n’ai entendu personne nier le besoin de discussion ou de réflexion.

Le débat actuel doit se faire dans le respect et la dignité. Nous ne devons pas être sourds aux appels et aux revendications de ceux et celles dont on a souvent ignoré la sensibilité, qui s’inscrit à la fois dans le présent et dans l’histoire. Si je veux défendre ma liberté d’utiliser un terme ayant une portée négative aussi forte, je considère que je dois le faire de manière responsable, en ne négligeant aucune précaution.

Par contre, je m’attends à ce que les interlocuteurs qui représentent une partie de la communauté noire (il n’y a pas unanimité ici) fassent aussi montre de mesure. Le Québec et le Canada ne sont pas les États-Unis. Il serait sage d’éviter cette comparaison et de bien contextualiser les revendications ou, dans certains cas, les attaques. 

Nous voulons continuer à évoluer? Nous voulons des compromis et de réelles améliorations? Ça ne peut se faire que dans le respect, à la fois des personnes et du contexte, et ce, de la part de tous les intervenants. Se soustraire à ces exigences minimales, c’est servir une autre cause.