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Les caricatures et les mots qui tuent

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Il y a longtemps qu’en France, puissance coloniale s’il en fut, on n’utilise plus le mot « nègre ». Est-ce par contradiction ou par ignorance qu’à l’occasion, on l’emploie au Québec ?

Dès son édition de 1986, il y a 34 ans, le Grand Robert de la langue française, un dictionnaire ultra respecté, signifiait que le mot en question (et tous ses dérivés) est « péjoratif et raciste, sauf lorsqu’il est employé par les Noirs eux-mêmes ». Difficile d’être plus clair. 

Les lecteurs qui connaissent la France, savent sûrement qu’on y parle toujours des Noirs ou, parfois, par snobisme, des Black, même si c’est une appellation que ne prisent guère les Français d’origine africaine. Comme mon ami Olivier, originaire du Togo.

Qu’on continue après deux semaines à débattre âprement du « mot en n » dans les médias canadiens me semble être de moins en moins une dispute sémantique qu’une preuve de plus de nos deux solitudes. La plupart des chroniqueurs et personnalités du Québec ayant défendu Madame Verushka Lieutenant-Duval pour avoir utilisé le « mot en n », l’ont fait au nom de la liberté d’expression ou de la liberté académique.

TUÉ AU NOM DE LA LIBERTÉ

C’est aussi au nom de la liberté d’expression ou de la liberté académique qu’en France, au Québec et dans quelques pays occidentaux, on a pris la défense de Samuel Paty, ce malheureux professeur assassiné par un jeune islamiste pour avoir osé montrer les caricatures de Mahomet. Il l’avait fait pour illustrer la liberté de la presse, tout en prévenant ses élèves musulmans qu’ils pouvaient s’absenter de la classe s’ils ne désiraient pas les voir.

Ces caricatures provocatrices avaient été publiées une première fois en 2005 par un quotidien danois, puis reprises, l’année suivante, par Charlie Hebdo. Le magazine satirique français les a publiées de nouveau en septembre dernier, alors qu’allait s’ouvrir à Paris le procès des accusés de l’attentat de Charlie Hebdo. Leur procès est toujours en cours.

Louis Madelin, un historien membre de l’Académie française mort en 1956, a écrit « qu’une caricature n’a jamais tué personne ». S’il avait vécu à notre époque, il saurait que les seules caricatures de Charlie Hebdo ont déjà fait plus de deux cents morts et qu’elles font maintenant de la France la cible damnée de la plupart des pays musulmans.

EST-CE VRAIMENT NÉCESSAIRE ? 

On ne peut d’aucune façon justifier les violences perpétrées par des islamistes en représailles à ces publications. On ne saurait davantage excuser les exaltés qui ont publié des menaces ou fait de l’intimidation sur les réseaux sociaux à l’endroit de Madame Lieutenant-David.

Les deux événements, je le sais très bien, n’ont pas la même importance. Ils n’ont pas eu non plus, dieu merci ! les mêmes conséquences funestes. Si je rapproche l’un et l’autre, c’est que dans le premier cas, c’est difficile si l’on n’est pas musulman de mesurer la charge de ces caricatures, comme il est difficile si on n’est pas Noir de mesurer la charge du « mot en n ».

Il faut donc s’interroger sur la nécessité d’utiliser un mot qui est honni par des millions de Noirs, quel que soit le contexte. Tout comme il faut s’interroger sur l’opportunité de publier des caricatures qui offensent des centaines de millions de musulmans, quel que soit le contexte. 

Il y a quelques mois, je n’aurais pas écrit cette chronique. Comme quoi on peut changer.