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À Minneapolis, comme ailleurs, les appels à réformer la police mis en sourdine

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«Ça a commencé très fort, mais c’est retombé»: Thomas Waltower, éducateur à Minneapolis, regrette que les appels à réformer en profondeur la police, lancés après la mort de l’Afro-Américain George Floyd, se soient essoufflés à l’approche des élections.

Le quadragénaire a succombé le 25 mai dans cette grande métropole du nord des États-Unis, étouffé sous le genou d’un policier blanc. Son calvaire, diffusé en direct sur internet, a choqué le monde entier et suscité une immense mobilisation dans tout le pays.

Partout se sont élevés des appels à transformer les forces de l’ordre, mais c’est à Minneapolis qu’ils sont allés le plus loin: le 7 juin, le conseil municipal a annoncé son intention de «démanteler» sa police, accusée d’être «structurellement raciste», pour «reconstruire un nouveau modèle de sécurité publique».

Plusieurs élus ont alors souhaité que la question figure au menu des élections du 3 novembre qui, au-delà du duel entre Donald Trump et Joe Biden pour la Maison-Blanche, comportent de nombreux scrutins locaux.

Finalement, après le veto d’une commission non élue, le sujet ne sera pas soumis aux électeurs de Minneapolis mardi. 

Et nulle part ailleurs non plus, dans un pays qui a globalement renoncé aux réformes de grande ampleur face au découragement des agents de police, à un regain de violences dans les grandes villes et à la récupération politique du débat.

«Été horrible»

À Minneapolis, «on n’entend plus rien sur ce qu’ils veulent changer», déplore Thomas Waltower, qui forme des jeunes filles au codage informatique dans les quartiers nord, pauvres et majoritairement noirs de la ville.

«Pourtant, nous, les Afro-Américains, nous ressentons au quotidien» les préjugés des forces de l’ordre, ajoute ce père de famille à la stature imposante, qui se fait régulièrement accoster par la police.

Mais les priorités ont changé avec une hausse de la criminalité. Depuis le début de l’année, la ville a déjà enregistré 65 homicides, contre 49 sur toute l'année 2019, et une recrudescence des fusillades.

On a vécu «un été horrible, c’est vraiment dur», confirme à l’AFP M. Waltower. Des élèves du lycée où il intervient ont été pris dans ces échanges de feu. 

Pour lui, la raison est simple: il y a moins d’agents sur le terrain, ce qui envoie un «feu vert» aux criminels. 

De fait, les effectifs policiers ont fondu. Au moins 175 agents, sur un millier environ, ont démissionné ou se sont mis en arrêt maladie depuis le début de l’année, selon un avocat qui les représente.

«L’incident avec Floyd, les émeutes, le manque de soutien, le sentiment d’abandon... tout ça fait qu’un grand nombre d’entre eux disent: je ne peux pas continuer comme ça», explique Me Ron Meuser.

Dans ce contexte, le chef de la police réclame plus de moyens, et pas le contraire.

«Moins audibles»

Stuart Schrader, chercheur en sociologie à l’université Johns Hopkins, met toutefois en garde contre les explications trop rapides. Pour lui, la pandémie et son impact économique ont sans doute joué un rôle majeur dans la hausse de la criminalité, constatée également à New York ou à Chicago.

Tout comme de nombreux manifestants, il estime qu’une partie du budget des forces de l’ordre pourrait être redirigée vers des programmes sociaux, afin de lutter contre les causes structurelles de la violence.

Des appels à «couper les fonds de la police» vivement critiqués par Donald Trump, qui a accusé les militants du mouvement Black Lives Matter de vouloir livrer le pays «au chaos et à l’anarchie».

Même Joe Biden, soucieux de convaincre les électeurs centristes, a pris soin de s’en distancier.

Si ces appels sont «moins audibles, ils n’ont pas disparu», relève toutefois M. Schrader. 

Nichole Buehler, qui dirige une association de voisins dans le nord de Minneapolis, en témoigne. «Il y a certainement davantage de fusillades dans mon quartier», dit-elle. «Mais je ne crois pas qu’avoir plus de policiers y changerait quelque chose, parce qu’ils arrivent toujours après.»

Pour elle, la meilleure stratégie serait d’investir dans des logements stables et dans des emplois bien rémunérés. «La hausse de la criminalité n’a pas changé mon point de vue», insiste-t-elle.

Si Joe Biden gagne la présidentielle, le sujet reviendra sur la table et «la gauche fera pression pour de nouvelles politiques», estime Stuart Schrader. En revanche, si Trump est réélu, «il y aura des pressions sociales [pour des réformes], mais aussi une forte réaction», craint-il.