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Le dernier référendum: la vérité doit reprendre ses droits

Jacques Parizeau a tout donné. Non pas pour sa gloire personnelle, mais pour tenter de convaincre les Québécois de se reconnaître à eux-mêmes ce «supplément d’âme» capable de leur insuffler le courage d’exister une fois pour toutes.
Photo d'archives Le Journal de Québec Jacques Parizeau a tout donné. Non pas pour sa gloire personnelle, mais pour tenter de convaincre les Québécois de se reconnaître à eux-mêmes ce «supplément d’âme» capable de leur insuffler le courage d’exister une fois pour toutes.

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Depuis deux semaines, les articles et les analyses sur le référendum du 30 octobre 1995, dont c'est aujourd’hui même le 25e anniversaire, se multiplient.

À raison. À 49,42% des voix pour le Oui, le Québec n’aura jamais été aussi près d’être un nouveau pays. 

Pourtant, la suite, on la connaît. 

Dans ma chronique de ce matin – «Un homme d’honneur» –, dans une entrevue qu’elle m’a accordée jeudi, son épouse et veuve, Lisette Lapointe, remet les pendules à l’heure.

Elle explique clairement la véritable raison pour laquelle feu le premier ministre Jacques Parizeau, dès le lendemain du référendum, annonçait son départ imminent de la politique.

Pour la lire, c’est ici.

Alors, non, M. Parizeau n’a pas démissionné à cause de sa phrase sur «l’argent et des votes ethniques». 

Il l’a fait, bien au contraire, pour «passer le flambeau» au prochain chef, qui, le souhaitait-il, pourrait terminer le chemin et atteindre enfin le but d’un Québec souverain.

Ce qui, on le sait depuis, ne s’est jamais produit. Ce que personne, à l’automne 1995, n’avait vu venir, bien entendu.

Ce rappel de la vérité est très important pour la postérité.

Ne plus éclipser l’essentiel

Car ce qui choque encore plus, ou déçoit, pour le dire moins durement, est ceci. Même après 25 ans, cette phrase est reprise et reprise comme si l’entièreté de l’histoire s’y trouvait encapsulée. Or rien n’est plus faux. 

Cela a pour effet d’effacer les plus de 20 ans de l’immense travail de mobilisation et de préparation minutieuse fait par M. Parizeau en vue de ce référendum tant souhaité. Et d’un résultat malgré tout impressionnant.

Ce faisant, je persiste et signe, la répétition constante de cette phrase est l’arbre qui cache la forêt de ce grand tout. 

Au diable les règles

En entrevue à l’émission Tout un matin, Lisette Lapointe rappelle également ceci, et ce n’est pas un détail:

«On était tellement proche [de la victoire]. On était à moins de 30 000 votes sur 5 millions, d’un Oui. C’était d’autant plus crève-cœur qu’on aura toujours un doute. Un doute que, si les règles avaient été respectées par le camp du Non, peut-être qu’on l’aurait, aujourd’hui, notre pays. Quand on pense que le fédéral et certains premiers ministres de province ont invité les Canadiens pour ce grand “love-in”, qui a réuni 150 000 à 200 000 personnes à Montréal, à des coûts faramineux, ça fait mal au cœur. Ça fait mal au cœur de voir que les règles n’ont pas été respectées. Parce qu’une grande qualité des Québécois, c’est leur sens démocratique. La preuve est que le résultat du référendum a été accepté. C’était la volonté qui s’était exprimée. Alors, voilà. Les gens ont dit on prend acte, et c’est tout.»

En septembre 2014, je rapportais en effet ici la preuve ultime de ce même manque de respect des règles. 

Je rapportais ceci: «Dans une entrevue accordée au Sunday Post suivant la défaite du Oui en Écosse, l’ex-premier ministre libéral Jean Chrétien y va d’un aveu tout à fait candide sur l’organisation du fameux “love-in” fédéraliste tenu à Montréal quelques jours avant le référendum du 30 octobre 1995, en pleine remontée du Oui. [...] Jean Chrétien reconnaît avoir “organisé” le “love-in” en question.»

Et voilà ce qu’il en a dit, crûment. Traduction libre: «Dans les derniers neuf jours, j’ai dit au diable les règles et organisé une énorme rencontre à Montréal où des milliers de personnes sont venues de partout pour envoyer le message à l’effet que nous voulions que le Québec reste avec nous.» 

«Au diable les règles!» dixit en effet Jean Chrétien lui-même, 19 ans après le référendum du 30 octobre 1995... Difficile d’être plus clair.

Un homme blessé

Contrairement à tous ceux qui, depuis 25 ans, répètent inlassablement que, le soir du référendum, Jacques Parizeau était un homme «amer», «aigri», «en colère», «frustré», etc., Mme Lapointe, en entrevue à Tout un matin, remet également cet autre faux pendule à l’heure.

Après tout le travail accompli et après avoir amené autant de Québécois à la porte d’un nouveau pays, mais sans la franchir, avant toute autre chose, ce soir-là, M. Parizeau, précise-t-elle, n’était pas «amer». Il était «blessé», «profondément blessé».

Blessé parce que cette quête monumentale et éminemment démocratique n’avait pas abouti. 

Blessé parce que l’autre camp n’avait pas suivi les règles. 

Blessé parce que l’autre camp reprenait les arguments de peur du genre «vous perdrez votre passeport, le dollar, les pensions», etc. 

Blessé parce que les dirigeants de certains congrès avaient demandé à leurs membres de voter Non, non pas sur la base des idées, mais uniquement sur la base de leur appartenance ethnique. 

C’est de cela, très précisément, que Jacques Parizeau parlait lorsqu’il a prononcé les mots «des votes ethniques». C’est de ces dirigeants qu'il parlait, dans les faits. Il ne blâmait pas les électeurs eux-mêmes. 

Ce soir-là, Jacques Parizeau était en effet un homme blessé, mais blessé pour tous ses compatriotes. Sa blessure n’avait rien à voir avec l’«ego», sa gloriole personnelle ou la recherche du pouvoir pour le pouvoir. 

Quiconque a eu le privilège de connaître M. Parizeau le sait très bien. 

Cet homme a tout donné. 

Non pas pour sa gloire personnelle, mais pour tenter de convaincre les Québécois de se reconnaître à eux-mêmes ce «supplément d’âme», comme il le disait si bien, capable de leur insuffler le courage d’exister une fois pour toutes.

Un homme de courage

En cela, Mme Lapointe rappelle que son mari Jacques Parizeau, en plus de sa grande intelligence et de sa détermination légendaire, était en effet «un homme courageux». 

Car il lui en aura fallu, du courage, pour affronter pendant des décennies autant de vents politiques contraires et d’insultes, parfois jusqu’au sein même de son propre parti. 

De tout cela, il importe de se souvenir. Pour la postérité, certes. Aussi pour lui dire merci. Pour tout.

Lorsque ses critiques les plus acerbes, qu’ils aient été du Oui ou du Non, auront accompli ne serait-ce qu’une infime fraction de tout ce que Jacques Parizeau aura fait pour le Québec – des débuts de la Révolution tranquille au référendum de 1995 –, qu’ils nous rappellent.

Jusque-là, l’heure est à la réflexion et à la reconnaissance.