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Monsieur le recteur Frémont, pourquoi avez-vous laissé tomber votre institution?

Université d'Ottawa
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Bonjour monsieur le recteur,

L’on ne se connaît pas personnellement. Nous partageons toutefois une même institution, celle de l’Université d’Ottawa. J’y ai vécu pendant plus d’une trentaine d’années, comme étudiant au début des années soixante-dix, puis comme professeur pendant trente ans. J’ai quitté l’Université d’Ottawa, pour l’UQAM, il y a plus d’une dizaine d’années, un peu avant que vous y arriviez. L’institution m’a nommé professeur émérite. J’ai, vous comprendrez, un attachement particulier à « notre » institution.

J’ai été bouleversé par vos messages à la communauté universitaire des 19 et 21 octobre derniers. Vous venez dans votre note (du 28 octobre) au Bureau des gouverneurs de réitérer les mêmes propos. Je me suis dit, comment un recteur peut-il laisser tomber ainsi son institution, ne pas défendre les grandes missions de celle-ci.

Sauvegarder la mission éducative de l’Université

Je voyais particulièrement trois grandes missions qui devaient, à mon avis, être au centre de votre fonction et qui étaient invalidées, sinon piétinées, dans vos propos. Je vous en fais part. 

Il y a premièrement la mission éducative universelle de l’Université. C’est votre rôle en tant que recteur de la sauvegarder. Cela impose, comme vous le savez, une totale liberté académique dans le respect de toutes et tous. Mais, vous avez pris fait et cause immédiatement dans un débat, vous avez refusé d’en être le médiateur. 

Vous savez, comme moi, que l’interdiction de prononcer dans un cadre académique le mot nègre, le n-world en anglais n’est ni une règle de droit ni une vérité scientifique. C’est avant tout une proposition du mouvement woke qui peut, et qui est débattue dans le monde universitaire. Il y a d’autres manières de combattre le racisme dans une institution, mais pas celle de soumettre sa mission éducative à une injonction militante. L’université est aussi une communauté qui comprend des professeurs, des étudiants et l’ensemble du personnel administratif. 

Agir comme un rassembleur

C’est l’une aussi de vos missions (la deuxième) comme recteur d’en être, puis-je dire, le capitaine, le rassembleur. Mais voilà que vous insistez pour dire qu’une minorité à l’université a seule « la légitimité pour décider ce qui constitue une micro-agression ». Vous récusez ici les instances de votre institution en donnant a priori raison aux minorités en son sein. 

Qui plus est, comme votre doyen de la Faculté des Arts, vous annoncez à la communauté que les 34 professeurs quoi ont défendu la professeur Verushka Lieutenant-Duval sont responsables de leur propos et méritent la vindicte des réseaux sociaux. Comme elle, ils sont coupables de propos racistes. Vous avez pris parti, vous avez abandonné d’être le rassembleur de votre communauté. 

Unir les communautés anglophones et francophones

L’université d’Ottawa a aussi une mission qui lui est particulière, une troisième. C’est celle d’être la rencontre des civilisations francophones et anglophones. Permettez-moi d’utiliser ces vieux mots. J’ai personnellement quand j’étais à l’université d’Ottawa milité pour que l’institution favorise sa mission francophone. Je n’étais pas recteur, on ne m’a jamais demandé de l’être non plus. Comme les deux corps du Christ (homme et Dieu), me répondait l’ancien recteur Guindon, l’Université d’Ottawa est intégralement francophone et intégralement anglophone. C’était, disait-il, sa mission de défendre l’intégralité de ces deux corps.

Comme vous le savez, l’injonction des mouvements sociaux pour bannir certains mots offensants du vocabulaire nous vient des universités américaines. Elle est moins présente dans l’univers culturel de la francophonie, en France comme au Québec notamment. Ce n’est pas pour rien qu’au sein de l’institution que vous avez comme mission de sauvegarder, comme au sein de la société canadienne l’univers culturel francophone et l’univers culturel anglophone sont divisés sur cette question (je parle de prédominance ici). 

Il ne s’agit pas, je sais que vous ne le pensez pas, d’une division entre des racistes francophones et des progressistes anglo-américains. Il s’agit d’un débat de valeurs entre une conception plus communautaire de l’Université et une conception plus universelle de celle-ci. On retrouve cette distinction dans le débat sur le racisme systémique, comme dans celui sur la laïcité. C'est même une vieille distinction historique en philosophie politique entre le libéralisme anglais (plus communautarien) et le libéralisme français (plus républicain). 

Mais encore là, vous avez pris fait et cause pour l’un des corps de votre université, l’univers culturel anglo-américain, laissant l’univers francophone hors l’histoire. Monsieur le recteur, je pense que vous avez abandonné votre institution, la mettant ainsi en péril. Je ne sais trop comment vous pourrez vous en sortir? Comme j’aime cette institution, je le souhaite vivement. 

Joseph Yvon Thériault
Professeur émérite, Université d’Ottawa
Professeur de sociologie politique, UQAM

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