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Allégations de propos racistes et sexistes : pas facile de renvoyer un prof

Devanture - École secondaire Henri-Bourassa
Photo Ben Pelosse

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Le cas du professeur d’une école de Montréal-Nord visé par des allégations de propos racistes et sexistes vient illustrer à quel point il peut être difficile de renvoyer un enseignant au Québec.

«J’ai vu des jeunes filles voilées qui étaient prêtes à couler leur année parce qu’elles se sentaient mal dans la classe d’une enseignante», raconte Sophie (nom fictif), une ex-élue scolaire de la métropole.  

Son poste a été aboli en même temps que les commissions scolaires l’hiver dernier. Elle a préféré garder l’anonymat pour éviter de nuire à son nouvel emploi.  

Comme plusieurs autres intervenants du milieu scolaire, elle a constaté qu’il était «difficile, voire impossible» de faire congédier un enseignant, même lorsque son comportement était inacceptable.  

Le sujet refait surface avec la diffusion de dénonciations d’élèves et d'anciens élèves contre un enseignant de l’école secondaire Henri-Bourassa qui aurait tenu des propos racistes, sexistes et insultants pendant des années. 

«Conne», «déficient», «terroriste» ne sont que quelques-uns des exemples d’insultes qu’aurait utilisées l’enseignant au fil des ans à l’égard de ses propres élèves (voir ci-bas).

  • Écoutez l’entrevue avec une ex-étudiante de l’école secondaire Henri-Bourassa membre des Béliers solidaires à QUB radio

Plus de 60 témoignages

Le collectif Béliers solidaires a reçu plus d’une soixantaine de témoignages depuis une semaine, indique Abir Samih Haddade, une des instigatrices.  

«On a eu l’idée de porter plainte [...] collectivement, en groupe. On ne s’est pas fait écouter», raconte une élève de la cohorte 2016. «Certains ont porté plainte avec leurs parents. Ils ne se sont pas fait écouter», répète-t-elle dans la vidéo diffusée par le groupe. 

Quoiqu’extrême, ce genre de cas ne serait pas isolé, chez les enseignants comme chez les professionnels. «J’ai entendu des cas épouvantables, à faire lever le poil sur les bras», raconte Sophie (nom fictif), dont le secteur était en zone multiculturelle.  

En mai 2019, Le Journal publiait d’ailleurs un article sur une enseignante qui était toujours en poste, même si elle avait l’habitude de piquer des crises de colère, d’insulter et d’humilier ses élèves.  

4 cartables de preuves

Comment le système peut-il faillir ainsi? La liste des obstacles est longue.  

«Il y a comme une procédurite qui empêche de sanctionner les pommes pourries», résume Hélène Bourdages, présidente de l’Association montréalaise des directions d’établissements scolaires (AMDES).  

«C’est lourd, lourd, lourd», ajoute-t-elle en rappelant que presque tous les enseignants font très bien leur travail.  

«J’ai déjà vu une directrice arriver avec quatre cartables d’observations et de preuves» afin d’arriver à faire mettre à pied un membre de son personnel, illustre Mme Bourdages.     

«Ce n’est pas rare que dans certains centres de services, le [service des] ressources humaines décourage même un peu la direction de monter un dossier», sachant que le processus aboutira en grief syndical. 

Déplacer le problème

Certains enseignants vont avoir tendance à changer d’école ou de centre de services dès qu’ils «sentent la soupe chaude», ce qui ne fait que déplacer le problème ailleurs, abonde Nicolas Prévost, président de la Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement (FQDE).  

D’ailleurs, après six mois, un an ou deux ans, ses frasques disparaissent de son dossier disciplinaire, tout dépendant des clauses locales de sa convention collective.  

Mais le plus «aberrant», c’est une «épée de Damoclès» qui pend au-dessus de la tête des directeurs: le risque bien réel de se faire accuser de harcèlement psychologique par l’employé, explique M. Prévost.  

Toute cette lourdeur, est-ce la faute des syndicats? La plupart des intervenants hésitent à leur lancer la pierre, rappelant qu’ils ont l’obligation légale de représenter leurs membres.  

Par ailleurs, les directeurs doivent être prudents, car certaines plaintes ne sont pas toujours fondées. «Ce n’est pas rare qu’une gang d’élèves se mettent ensemble et fassent une vendetta» contre un enseignant qu’ils ont pris en grippe, illustre Mme Bourdages.   

Pendant ce temps, les parents qui portent plainte et voient la situation stagner sont laissés dans le noir, n’ont droit à aucune information sur ce qui a concrètement été fait, ajoute Sylvain Martel, porte-parole du Regroupement des comités de parents autonomes du Québec (RCPAQ).  

Peur de parler

Mais pour l’ex-commissaire Sophie (nom fictif), il y a un problème qui précède tous les autres: la peur qu’ont les élèves et leurs parents de dénoncer, craignant que cela affecte leurs notes.  

«Ce sont des ados. Et malheureusement, on n’a pas tendance à les croire. On pense qu’ils fabulent», a-t-elle observé.  

En fait, les élèves sont les personnes qui ont le moins de pouvoir dans le système scolaire, de la même façon que ce sont les usagers qui en ont le moins dans le système de santé, remarque Maurice Tardif, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal.  

«Le système scolaire doit réfléchir à une façon, trouver une voie rapide pour traiter les personnes qui ont des propos désobligeants. C’est intolérable», conclut Hélène Bourdages.  

De son côté, le groupe Béliers solidaires demande non seulement le «renvoi immédiat» de l’enseignant, mais aussi la création d’un «espace libre et sécuritaire» pour le dépôt de plaintes d’élèves et que les enseignants soient mieux formés sur les enjeux de discrimination et de racisme. 

Il n’a pas été possible de joindre l’enseignant, qui a été suspendu et fait l’objet d’une enquête administrative. Le centre de services scolaire et le Syndicat de l’enseignement de la Pointe-de-l’Île (SEPÎ) n’ont pas souhaité commenter.

Quelques extraits des témoignages diffusés:   

«Il a commencé l’année [...] en utilisant les mots ''retardé'', ''trisomique'', ''déficient'' pour insulter ses élèves.» 

-une élève de la cohorte actuelle  

«Il avait dit qu’il ne tolérait pas les immigrants. Comme quoi [...] on se fait laver, vêtir et torcher par le Québec».  

-une élève de la cohorte 2016

«J’ai été témoin de la fois où il a déchiré et piétiné la pancarte d’un de mes collègues sous prétexte qu’elle était dégueulasse et qu’il n’y avait mis aucun effort.»  

-une élève anonyme

«Le prof m’a répondu: "si tu m’écoutais, tu serais moins conne".» 

-une élève de la cohorte 2011

«J’étais la seule élève de ma cohorte à porter le voile. Je sentais souvent des commentaires qu’il faisait à mon égard. Entre autres que j’étais soumise à mon père et à mon frère et que c’était eux qui m’obligeaient à porter le voile.» 

-une élève de la cohorte 2010

«Ce que je recevais comme réponse [après une plainte], c’était: "on le sait comment il est, il est comme ça. [...] Il y a d’autre monde qui ont essayé et ça n’a pas marché. Mais toi, tu as juste besoin de passer ton année. Pense juste à ça, ne pense pas au reste".» 

-une élève anonyme

«Il utilisait sa classe comme plateforme pour donner son avis sur X ou Y sujet ou polémique. Je vivais de l’intimidation de la part de certains élèves, mais là, j’avais l’impression qu’un de mes enseignants devenait l’un de mes agresseurs.» 

-une élève anonyme