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American Dirt : fuir pour survivre

Jeanine Cummins
Photo courtoisie, Joseph Kennedy Jeanine Cummins

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Aux États-Unis, American Dirt a remporté un succès monstre. Reste à voir si ce quatrième livre de l’écrivaine américaine Jeanine Cummins va aussi remporter quelques prix, puisqu’il est en lice pour le Femina, le Médicis et le Grand prix de la littérature américaine.

Plusieurs romanciers nous ont déjà permis de plonger au cœur du monde horrifiant des cartels qui gangrènent une bonne partie du Mexique. Don Winslow, par exemple, avec sa magistrale trilogie La griffe du chien/Cartel/La frontière. Ou encore Arturo Pérez-Reverte qui, dans La reine du Sud, met en scène une femme d’affaires s’inspirant beaucoup de la narcotrafiquante mexicaine Sandra Ávila Beltrán. 

Quant à l’écrivaine américaine Jeanine Cummins, elle a plutôt tenu à nous montrer l’autre côté du miroir. Celui qu’on préfère ne pas voir parce qu’il reflète la dure réalité de tous ceux et celles qui ont dû fuir leur ville ou leur pays d’origine dans l’espoir d’échapper aux balles des sicarios. « Différents facteurs sont à l’origine d’American Dirt, explique-t-elle d’entrée de jeu au cours de l’entretien qu’elle nous a accordé début octobre. Mais le plus important d’entre eux est directement lié au sort des migrants. En 2017, un migrant mourait toutes les 21 heures non loin de la frontière Mexique-États-Unis. Et depuis 2019, ce n’est plus aux 21 heures, mais aux 16 heures. Sans parler de toutes les personnes qui s’évaporent chaque année dans la nature et dont on n’entend plus jamais parler : des personnes qui se sont aventurées dans le désert, d’autres qui ont été kidnappées et violentées, des femmes qui se sont fait violer... » 

« J’ai commencé à travailler sur ce livre en 2013 et à ce moment-là, les citoyens des États-Unis n’y prêtaient pas vraiment attention, poursuit Jeanine Cummins. Ils étaient tout à fait disposés à donner de l’argent aux Syriens, mais pas aux migrants qui se trouvaient près de chez eux. Je ne comprenais pas pourquoi nous n’étions pas plus engagés et compatissants, pourquoi nous ne nous en soucions pas. Alors j’ai voulu écrire un livre qui rappellerait aux gens de le faire. »

Fuir au péril de sa vie

Pour le leur rappeler, Jeanine Cummins a tout de suite frappé fort. Très fort. Avec une scène que le réalisateur mexicain Guillermo del Toro aurait très bien pu tourner dans l’un de ses films d’horreur : une fête organisée pour le 15e anniversaire d’une cousine, trois sicarios armés jusqu’aux dents qui débarquent sans s’annoncer, des rafales de tirs, des cadavres partout. 

Ayant eu le réflexe de se cacher dans une cabine de douche, seuls Lydia et Luca, son fils de huit ans, survivront au massacre. Mais pour combien de temps ? À Acapulco, tout le monde sait qu’il est pratiquement impossible d’échapper longtemps à Javier Crespo Fuentes, el jefe du cartel le plus puissant de la région. Surtout quand l’ordre d’éliminer un énième journaliste et sa famille émane directement de lui. Car oui, le mari de Lydia était journaliste. Narcojournaliste, pour être plus précis. Ce qui, dès le départ, n’était pas synonyme de longévité, le Mexique étant l’un des pays les plus mortels de la planète pour les reporters. 

Désormais complètement livrés à eux-mêmes, Lydia et Luca n’auront donc plus qu’une seule issue : quitter Acapulco sans délai et fuir vers el norte de toutes les manières possibles : en bus, à pied, en courant, en boitant, dans une fourgonnette pleine de jeunes missionnaires ou avec la redoutable Bestia, le train de marchandises sur le toit duquel quantité de migrants perdent chaque année la vie.

Écrire d’urgence

« Dans mes premières versions, l’histoire se passait de ce côté-ci de la frontière, précise Jeanine Cummins. Mais après les avoir fait lire autour de moi, les gens trouvaient qu’aucun des personnages n’était attachant à part Luca, un migrant de huit ans non accompagné. C’est alors qu’une amie m’a dit : “Tu devrais aller vers son passé, raconter comment Luca en est arrivé là.” Sauf que n’étant ni migrante ni mexicaine, j’étais consciente de mes limites et des nombreux risques d’erreurs. Du coup, camper l’histoire d’American Dirt au Mexique m’effrayait un peu... » 

Tout a changé une semaine avant que Trump n’entre au pouvoir. « Mon père a été terrassé par une crise cardiaque et ça a été un énorme traumatisme pour moi, parce qu’il était encore jeune et que j’étais très proche de lui, confie Jeanine Cummins. Ça m’a tellement anéantie que j’ai arrêté d’écrire et de lire pendant au moins trois mois. Mais après l’investiture de Trump, j’ai compris qu’il fallait que je m’implique à nouveau et j’ai senti que la meilleure manière de me battre était d’écrire ce livre. »

« Alors un soir, j’ai pris mon ordinateur et j’ai écrit la première scène, ajoute Jeanine Cummins. Et après l’avoir écrite, j’ai su que je tenais le livre dont mon père aurait été fier. »

<b><i>American Dirt</i></b><br/>
Jeanine Cummins<br/>
Éditions Philippe Ry<br/>
544 pages
Photo courtoisie
American Dirt
Jeanine Cummins
Éditions Philippe Ry
544 pages