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À l'école sans sortir de son lit

À l'école sans sortir de son lit
Photo d'archives

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D'une perspective pédagogique, l'ajout des élèves de 3e secondaire à ceux qui doivent suivre leurs cours à distance un jour sur deux est une mauvaise nouvelle.

Je suis biologiste de formation, j’enseigne les maths et les sciences. Disons simplement que je suis un adulte éduqué, capable de faire la part des choses lorsque la Santé publique et le gouvernement s’adressent à moi.

Et vous savez quoi? J’ai souvent de la difficulté à suivre leur discours, à le comprendre. Si tel est mon cas, vous pouvez imaginer la situation dans laquelle les jeunes se trouvent en ce moment.

Comme dirait l’un de mes élèves: «La capacité d’adaptation, ça s’arrête où, monsieur?»

La mission de l’école

Le premier ministre François Legault mentionnait récemment que de garder les écoles ouvertes est la priorité. Je suis d’accord.

Mais de «juste» garder les écoles ouvertes, c’est nettement insuffisant.

La mission de l’école québécoise comporte trois axes: instruire, socialiser et qualifier. Dans les circonstances, force est de constater qu’elle ressemble davantage à une mission impossible.

Une partie de cette mission s’incarne dans le programme de formation. Elle se reflète également dans les services complémentaires, «qui sont devenus partie intégrante de la mission de l’école».

Si des élèves ont besoin de l’accompagnement de leurs profs tous les jours, d’autres ont besoin des services d’un psychologue, d’un psychoéducateur, d’un éducateur spécialisé ou d’un orthopédagogue. Sans les sorties éducatives, les activités parascolaires et les sports, les couleurs de l’école pâlissent. La motivation et la persévérance des élèves diminuent au même rythme que la durée du jour.

Actuellement, «instruire» se réduit au temps passé en classe ou encore à celui passé devant un écran. «Socialiser» se résume à mettre un masque et à garder ses distances. Enfin, «qualifier» devient une illusion.

Risque de décrochage

Tout comme mes collègues, je constate les effets du confinement du printemps dernier. Plusieurs élèves n’ont jamais été aussi dépendants de leur cellulaire. Ils ont besoin d’être motivés davantage. Ils ont plus de difficulté à se concentrer lorsqu’ils sont à la tâche. Bref, ils sont plus fragiles.

Le modèle hybride est sûrement moins néfaste que l’école à distance à temps plein. Entre deux maux, il faut choisir le moindre. Malgré tout, les dommages collatéraux sont déjà perceptibles avec les élèves de 4e et de 5e secondaire. Selon eux, la motivation est plus difficile à la maison. Il y a trop de distractions possibles. Impossible de prendre un rythme et de le conserver. 

Comme le mentionne Caroline Claveau, directrice de l’école secondaire Louis-Joseph-Papineau: «C’est difficile pour nos élèves d’être en virtuel. Ils ont à jongler entre leurs cours à distance et la réalité de la maison, où maman a le petit nouveau-né et où papa travaille de nuit, donc il ne faut pas faire de bruit durant le jour. Ce ne sont pas des conditions optimales.»

Même son de cloche du côté de Jean Godin, directeur de l’école secondaire Georges-Vanier. Il «soutient que l'âge des élèves en 3e secondaire, de 14 ans, est charnière en ce qui concerne la persévérance scolaire». Il ajoute que «les jeunes qui sont moins motivés et qui ont des difficultés d’apprentissage sont plus vulnérables au décrochage. Leur filet de sécurité, il est à l’école». 

Pour votre info, je vous rappelle qu’environ «75% des décrocheurs au secondaire ont de 14 à 17 ans».

En ce qui me concerne, je «pousse» mes élèves en classe. Je suis à moins d’un mètre de leur bureau et je dois régulièrement utiliser mon lien avec eux afin de les mettre à la tâche. Souvent, j’ai besoin de l’aide de mes collègues des services complémentaires dans le but d’aider un jeune dans sa réussite.

Vous croyez vraiment que derrière un écran, couché dans son lit, un cellulaire à la main, un ado de 14 à 17 ans brûle spontanément ses neurones — et des calories — pour sa réussite?

«Heureux l’élève qui, comme la rivière, suit son cours sans sortir de son lit.»

Situation impensable à une certaine époque, cette citation nous a longtemps fait rigoler.

Plus maintenant.

Comme dirait mon élève: «Vous savez, monsieur, la rivière, elle coule dans son lit!»

Oui. Et sa descente, qu’elle soit lente ou rapide, use la roche la plus solide.