/opinion/faitesladifference
Navigation

Autochtones : en tant que praticiens du domaine de la santé, nous avons honte

Coup d'oeil sur cet article

On apprenait récemment que l’absence de solutions simples dans le dossier de l’hôpital de Joliette «achale» le premier ministre. Un choix de terme pour le moins malheureux, s’il en est un. N’oublions pas que l’on se réfère à des événements profondément bouleversants révélant les failles d’un système de santé ou prévalent encore aujourd’hui des comportements d’une injustice sans nom.  

Qu’on les qualifie de racisme systémique ou de discrimination structurelle ne change rien à l’horreur vécue par Joyce Echaquan, une femme, une mère, une sœur, qui a eu le courage d’alerter ses proches, alors qu’elle se trouvait dans un établissement dont la mission première est de soigner, soulager, réconforter.

Une histoire loin d’être unique

L’histoire de Joyce est malheureusement loin d’être unique car elle a ravivé nos blessures depuis l’histoire de Kimberly Gloade à Montréal il y a 2 ans. La discrimination vécue par les personnes autochtones dans le système de santé est bien réelle, et elle demeure l’un des principaux obstacles à l’accès aux soins pour un trop grand nombre d'Autochtones encore aujourd’hui. 

Les noms et les histoires tristes augmentent parmi les personnes de Premières Nations, Métis et Inuit vivant à Montréal. En effet, une enquête récente auprès d’eux révélait que près de la moitié d’entre eux évoquait leur origine ethnique comme principale raison des mauvais traitements reçus au sein du système de santé

En tant que praticiens du domaine de la santé, cette discrimination, nous la voyons trop souvent; et en tant que Québécois, nous avons honte... Honte de participer à un système dont le manque de compétences en santé holistique contribue au sentiment d’insécurité ressentie par les personnes autochtones. 

Honte aussi d’entendre certains politiciens faire grand cas de débats sémantiques, alors que le besoin d’actions immédiates les achale. Il s’agit d’un clash où d’un côté on voudrait économiser du temps et de l’argent et de l’autre côté on voudrait en revenir à des valeurs pour l’humanisation des soins. 

En ce temps de pandémie, on demande carrément que toute dépense passe sous cette lentille du virus. On renforce ainsi les stéréotypes des autochtones itinérants et faibles tout en refusant d’écouter les solutions maintes fois ramenés sur la table par les membres des communautés autochtones de Montréal. 

Est-ce trop demander que d’intégrer une vision holistique et spirituelle qui engloberait les relations positives, avec le territoire partagé, les êtres vivants et les ancêtres, bref tout ce qui renforce un sentiment d’appartenance au monde et le désir de vivre ensemble?

Il faudra se rendre à l’évidence car les faits sont indéniables: les personnes d’origine autochtone connaissent un taux de croissance démographique deux fois plus élevé que celui de la population québécoise, et plus de la moitié d’entre elles réside maintenant en milieu urbain. Pourtant, le Québec demeure la seule province au Canada n’ayant pas son centre de santé holistique autochtone en milieu urbain. 

Le Québec en retard

Comment expliquer que le Québec tarde tant à emboîter le pas aux autres provinces, alors que cela fait maintenant plus de 25 ans que rapports et commissions se succèdent pour marteler l’impératif de l’auto-détermination en santé pour les populations autochtones au Québec, comme ailleurs1

Ce retard serait-il le résultat d’une division entre nos systèmes de santé francophone et anglophone? Ou s’agirait-il de tensions plus vives au Québec qu’ailleurs au Canada concernant le flou juridictionnel entourant la responsabilité de la santé des populations autochtones en milieu urbain?

Toujours est-il que les instances politiques continuent de saupoudrer de petits budgets pour de programmes plutôt que de planifier d’après le savoir des représentants de ces populations une approche intégrée, basée sur les meilleures pratiques qui ont fait leurs preuves depuis des millénaires. 

Certaines politiques alimentent la compétition entre organisations au lieu d’appuyer et de rétablir les droits et savoirs culturellement sécurisants que prônent les Aînées dans leur appel au dialogue et au consensus. 

À titre d’exemple, le Centre de Santé Autocthone de Tiohtià:ke travaille depuis 2008 à la mise en place d’une approche globale en quatre piliers favorisant l’accès à des services de qualité pour les populations autochtones des premières nations, Métis et Inuit à Montréal. De plus, ce centre reconnait la diversité des langues, des origines et des pratiques culturelles pour contrer les déterminants sociaux de la santé. Il présente un plan qui tient compte de ces différences non pas comme un obstacle impossible à surmonter, mais au contraire comme un enrichissement et une opportunité d’innover et devenir une tête de file.

Tout d’abord, la formation en sécurisation culturelle visant à préparer les professionnels de la santé à mieux comprendre les dynamiques praticiens-patients inhérentes au système actuel. En 2017, le Centre de santé de Tiohtià:ke a développé une telle formation afin de déboulonner certains mythes et stéréotypes issus du long historique de politiques colonialistes au pays. Or, encore trop peu nombreux sont les professionnels ayant reçu un tel enseignement au Québec... Alors que la Colombie Britannique exige que tout leur personnel ait complété en ligne une formation de ce type

Aussi, l’embauche de navigateur.e.s autochtones dont le rôle consiste à accompagner les personnes au sein du système à chaque étape de leur trajectoire de soins. Cette approche a largement fait ses preuves dans l’amélioration de l’accès, la continuité et la qualité des soins. Le Centre de santé de Tiohtià:ke a introduit ce service à Montréal en 2018, mais il a dû être interrompu abruptement, faute de financement, fragilisant encore une fois la confiance des personnes qui bénéficiaient déjà de ce service.  

La création de départements de santé autochtone au sein d’hôpitaux établis, connu comme l’indigénisation des services, institutionnalise ainsi les deux initiatives susmentionnées. Ce type d’approche prescrit qu’une équipe soit responsable de l’inclusion d’approches traditionnelles au sein des services conventionnels, de l’adaptation des espaces physiques en lien avec les cultures autochtones locales.  

Et finalement, la mise en place de centres de santé holistiques autochtones, tels que l’on en retrouve déjà dans 12 villes à travers le Canada, offrirait des services de base, incluant la santé mentale et en dépendances, utilisant les approches traditionnelles autochtones. Un tel Centre ira bien au-delà des cliniques de proximité situées au sein de Centres d’amitié autochtone, qui semble être le modèle expérimenté par le gouvernement pour les petites villes, ce que Montréal n’est pas. 

Une tragédie qui ne doit pas se répéter

Certaines de ces mesures sont déjà en cours d’implantation, mais malheureusement de façon morcelée et trop souvent temporaire, alors que d’autres attendent d’être financées depuis des années. Seulement, les événements récents révèlent l’urgence de la mise en place d’un global, ou toutes ces mesures seraient intégrées en un système cohérent, qui ne saurait dépendre de la bonne volonté de quelques professionnels et individus. 

Des tels changements prendront bien sûr du temps, mais nous n’avons plus le luxe d’attendre; le Québec accuse déjà plusieurs retards en regard de ce qui se fait ailleurs. Il est grand temps que le Québec, fidèle à son idéal de nation distincte, fasse le choix de l’ouverture, de la modernité et de l’excellence en santé des Autochtones. 

Que nous puissions tous, Autochtones comme Allochtones, ne plus jamais connaître une tragédie telle que celle de Joyce Echaquan.

Daniel Caramori
MSc, Science Politique
Université de Montréal

Pascale Kaniasta Annoual
M.A., Art-ethnothérapeute
Directrice de la clinique Arts, Racines & Thérapies

Faisca Richer
MD, MSc, CMSQ, FRCPC
Professeur, Faculté de médecine Université McGill

Wanda Gabriel
Kaniekeha’ka, Kanehsatake, MSW, RSW
Assistant Professor, Program Director Indigenous Access McGill (IAM)
Program Co-Director QY/MSW, McGill University School of Social Work


1. Le rapport Erasmus Dussault des années 90, la déclaration des droits des personnes autochtones des Nations Unies de 2007, la Commission vérité et réconciliation de 2015 et la Commission Viens il y a tout juste un an.
Votre opinion
nous intéresse.

Vous avez une opinion à partager ? Un texte entre 300 et 600 mots que vous aimeriez nous soumettre ?