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Sa vie renversée par un chauffard

Le signaleur a dû être amputé d’une jambe après la collision qui a fait au moins un mort, à Laval

accident amputé
Photo courtoisie Pierre-Luc Morin déteste cette photo sur laquelle il constate dans quel état l’accident du 23 septembre dernier l’a laissé.

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Un père de famille qui a été fauché par un chauffard à moto à Laval, en septembre dernier, est terrorisé à l’idée de ne plus jamais pouvoir marcher normalement, lui qui se retrouve avec une jambe en moins.

On voit un infirmier dans l’ombre qui vient changer le pansement sur sa jambe gauche amputée, ce qui se produit jusqu’à trois fois par jour.
Photo courtoisie
On voit un infirmier dans l’ombre qui vient changer le pansement sur sa jambe gauche amputée, ce qui se produit jusqu’à trois fois par jour.

« Je ne sais pas comment ma vie va se passer. Vais-je être capable de remarcher ? Je ne sais pas », laisse tomber au bout du fil Pierre-Luc Morin, anéanti sur son lit d’hôpital.

Le surintendant en signalisation de 34 ans se souvient de tout ce qui s’est passé le soir du 23 septembre dernier, à Laval.

Le moment où il s’est retourné pour vérifier quel était ce vrombissement, l’impact qu’il n’a eu aucune chance d’éviter, l’état de panique autour de lui, son transport en ambulance vers l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal... rien ne lui a échappé.

Ce soir-là, son équipe et lui travaillaient sur un chantier situé entre la montée Saint-François et l’autoroute 25, sur l’autoroute 440. La vitesse était limitée à 100 km/h.

Vers 21 h, la motocyclette de Ian Jacobsen, qui roulait vraisemblablement à plus de 150 km/h selon nos sources, est sortie de nulle part, le frappant de plein fouet.

« J’ai juste eu le temps de me tourner, et pouf, elle me rentrait dedans. C’était fini. Je ne ressentais aucune douleur. Je baignais dans le gaz et dans l’huile. Le premier policier qui m’a vu couché au sol a sursauté. Le second m’a dit que l’ambulance s’en venait », se remémore M. Morin.

Impuissant

Étendu par terre avec le bassin fracturé, le résident de Longueuil était impuissant à la vue des corps qui gisaient non loin de lui.

Le couple de l’Épiphanie qui prenait place sur la motocyclette avait été éjecté de l’engin lors de la collision. Le conducteur de 28 ans est mort sous la force de l’impact, mais sa conjointe aussi âgée de 28 ans était toujours plongée dans un coma aux dernières nouvelles qu’a eues M. Morin.

« Je pense avoir vu la femme se faire frapper par une ou deux voitures. Il était tôt, ça circulait pas mal », dit-il, en décrivant le tout comme une scène d’horreur.

Conduit en trombe à l’hôpital, le père de famille a eu le temps de faire une seule demande au médecin qu’il a vu.

Revoir ses enfants

« Je me fous de ce que tu me fais, je veux juste revoir mes enfants », lui a-t-il fait promettre avant de perdre la carte.

Sa jambe droite a été aussi grandement amochée par l’impact.
Photo courtoisie
Sa jambe droite a été aussi grandement amochée par l’impact.

Les chirurgiens n’ont pu sauver sa jambe gauche, trop abîmée par la collision.

« Ma jambe a été amputée [en haut du genou], et l’autre était fracturée, raconte-t-il. La douleur fantôme [lors de la perte d’un membre], c’est 24 h sur 24, je sens mon pied, puis je pile sur des clous. C’est tellement douloureux. »

Après un mois et demi de convalescence, M. Morin repose toujours à l’Hôpital Pierre-Le Gardeur, à Terrebonne, où on l’a transféré. Incapable de s’appuyer sur sa cheville droite, il ne sait pas quand il sera en mesure de retourner chez lui.

Le fait d’être tenu loin de ses trois garçons et le manque de soutien psychologique sont ses plus grandes épreuves.

Le père de 34 ans n’a pu voir ses trois garçons qu’une fois depuis le drame.
Photo courtoisie
Le père de 34 ans n’a pu voir ses trois garçons qu’une fois depuis le drame.

Pandémie oblige, il est contraint à ne recevoir qu’un visiteur par jour.

« Je n’ai vu mes fils qu’une fois, s’attriste le papa. Je n’ai pas de psychologue à l’hôpital. Je n’ai pas de services pour ma tête. »

« Je suis mélangé, perdu. J’ai mal, mais pas nécessairement aux blessures », poursuit-il dans un cri du cœur.

Sans faire porter le blâme à quiconque, il constate que le personnel a très peu de temps pour l’amener à l’extérieur et lui permettre de voir ses proches.

Peur de l’avenir

Après son entretien téléphonique avec Le Journal, Pierre-Luc Morin nous a fait parvenir un cliché de lui où on le voit dans un fauteuil roulant, sa jambe en moins.

« Je te l’envoie même si je ne voulais pas. C’est une photo que je ne suis vraiment pas capable de regarder. Ça me fait tellement mal et peur de me voir comme ça. Quand je la regarde, je me dis : de quelle façon je vais pouvoir passer à travers ? Comment je vais pouvoir m’occuper de mes enfants ? », a-t-il confié. 

La sécurité des travailleurs doit être priorisée, insiste l’accidenté 

Un expert en reconstitution de la Sûreté du Québec se tenait sur l’autoroute 440 à Laval pour photographier la motocyclette accidentée du défunt Ian Jacobsen (en mortaise), qui a terminé sa course près d’un camion blanc et d’un cône orange.
Photos d'archives, Agence QMI et tirée de Facebook
Un expert en reconstitution de la Sûreté du Québec se tenait sur l’autoroute 440 à Laval pour photographier la motocyclette accidentée du défunt Ian Jacobsen (en mortaise), qui a terminé sa course près d’un camion blanc et d’un cône orange.

Toujours cloué à son lit d’hôpital un mois et demi après l’accident qui lui a coûté une jambe, Pierre-Luc Morin plaide pour une plus grande sécurité des travailleurs et signaleurs sur les chantiers de construction.

« Il faut que ça change, lance-t-il sans détour, atterré. Je me suis fait voler ma jambe et mon autonomie. Je ne suis ni capable d’aller aux toilettes tout seul ni de rien faire. Je suis toujours couché dans un lit. »

L’homme de 34 ans souhaite que le ministère des Transports du Québec (MTQ) fournisse davantage de surveillance policière aux abords des chantiers situés sur les routes et autoroutes de la province.

« La Ville de Montréal, quand elle fait des travaux d’asphalte, elle paie des policiers à temps et demi pour faire la circulation, compare-t-il. Mais le MTQ, lui, ne l’exige pas tout le temps. Notre sécurité est compromise. »

M. Morin croit par ailleurs que la mentalité des automobilistes doit indubitablement changer pour diminuer le nombre d’accidents graves ou même mortels.

Des centaines de blessés

De 2016 à 2019, 264 travailleurs en signalisation routière ont été blessés dans des collisions impliquant des véhicules, selon l’Association des travailleurs en signalisation routière du Québec (ATSRQ). En 2019 seulement, on comptait 81 blessés et trois morts.

« On est là pour être sûr que le monde ait de belles routes. On fait ça pour eux autres, puis eux ne sont pas capables de ralentir pour nous », déplore Pierre-Luc Morin, à propos des limites de vitesse non respectées par les conducteurs.

Depuis plusieurs années, le président de l’ATSRQ mène aussi avec ferveur ce combat pour une sécurité plus accrue pour les signaleurs en chantiers de construction.

« Le gars est mort, il ne répondra pas de ses actions. Là, il y a trois enfants qui devront vivre avec un père amputé », avait déclaré Jean-François Dionne, au lendemain de l’accident de M. Morin.

D’ailleurs, ce dernier avait aussi été encensé par son patron, qui le considérait comme un « as » dans son domaine.

Employé modèle

Il le décrivait comme un employé d’une extrême prudence qui se portait toujours volontaire pour effectuer avec doigté les manœuvres plus périlleuses, pour préserver la sécurité de ses collègues.

« Ce n’était pas censé être dangereux [ce soir-là], avait toutefois affirmé Jean-Charles Saint-Pierre, président de Signalisation STP. On a enlevé la mobilité à un gars qui aimait ce qu’il faisait. »


♦ Lundi dernier, une jeune automobiliste de l’Estrie a été condamnée à deux ans moins un jour de détention pour avoir happé mortellement un signaleur routier à Bonsecours, en 2017. Le permis de conduire de Catherine Geoffroy a aussi été suspendu pour sept ans par le juge de la Cour supérieure Claude Villeneuve.