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La colère malsaine du «Bambin en Chef»

La colère malsaine du «Bambin en Chef»
Photo AFP

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L’entêtement de Donald Trump à refuser d’admettre sa défaite confirme la thèse selon laquelle il se comporte comme un enfant de deux ans. Ce n’est pas de l’enfantillage.

Parmi toutes les tentatives d’explication du comportement erratique de Donald Trump, l'une des meilleures est celle de Daniel Drezner, qui a puisé dans les manuels de psychologie enfantine à l’intention des parents pour expliquer le comportement de Donald Trump. Drezner, professeur de science politique à l’Université Tufts, blogueur au Washington Post et avide utilisateur de Twitter, avait commencé, peu de temps après l’assermentation de Trump, à constater que son entourage promettait que le président allait éventuellement évoluer dans son rôle. 

Les proches du président et les commentateurs qui lui étaient favorables ne se lassaient pas de dire, en utilisant cette expression difficile à traduire, «Donald Trump will grow into the presidency.» Drezner était sceptique et il a commencé à noter systématiquement, sur Twitter, les reportages qui citaient des membres de l’entourage présidentiel qui traitaient carrément le président comme on traite un gamin de deux ans. Après trois ans et plus de mille exemples à l’appui de sa thèse, Drezner a publié un ouvrage aux très sérieuses Presses de l’Université de Chicago qui illustre clairement ce trait du comportement de Donald Trump, en soulignant les problèmes et les risques posés par ce genre de comportement pour la conduite des affaires de l’État (j’en ai fait un compte rendu dans ce blogue).

Une volée de nouveaux tweets pour le Toddler in Chief

L’enfilade de tweets, qui en compte maintenant plus de 2000, avait commencé ainsi en avril 2017, alors que Drezner disait qu’il «croira que Donald Trump a atteint la maturité qu’il faut pour jouer son rôle de président quand son personnel cessera de le traiter comme un bambin [toddler]».

Sans surprise, le comportement de Donald Trump depuis l’élection du 3 novembre, et surtout depuis l’annonce de la victoire de Joe Biden samedi dernier, a donné à Daniel Drezner l’occasion d’ajouter à la montagne de preuves à l’appui de la thèse du «Bambin en Chef». Les deux derniers tweets (numéros 2115 et 2116) rendent compte de l’incapacité pathologique de Donald Trump à accepter la réalité de sa défaite et des efforts de son entourage pour ménager sa sensibilité en ne lui disant que ce qu’il veut bien entendre. Tous les parents qui ont survécu aux «Terrible Twos» de leurs rejetons sauront de quoi il parle.

Il y a eu d’autres exemples dans la dernière semaine, dont ceux-ci, qui illustrent encore mieux le besoin urgent de maintenir une présence adulte constante autour du président sortant.

Ce n’est évidemment qu’un bien petit échantillon, car le flot de nouvelles additions à l’enfilade de Drezner semble ne jamais vouloir ralentir. On peut en rire mais, comme je le mentionne dans ma chronique de ce matin, Donald Trump, son entourage et son parti jouent un jeu dangereux. Le refus de reconnaître les résultats de l’élection ne fait que consolider, dans l’esprit de millions de supporters de Trump, la thèse d’une élection truquée et illégitime, ce qui n’augure rien de bon pour le défi de recoller les pots cassés de la démocratie américaine dans les prochains mois et les prochaines années. 

Un nouveau «Grand Mensonge»

L’historien Tim Snyder, de l’Université Yale, qui a écrit de nombreux ouvrages sur la décomposition de régimes démocratiques et leur transformation en régimes autoritaires, a formulé un avertissement sans équivoque hier dans le Boston Globe. Selon Snyder, les républicains qui entretiennent la lubie de Donald Trump à cause de leur peur de le contrarier et de contrarier ses partisans inconditionnels ne font qu’entretenir un mensonge qui pourrait fort bien mener la démocratie américaine à un point de rupture. Pour illustrer son propos, Snyder rappelle le «Grand Mensonge» propagé par le régime allemand à la fin de la Première Guerre mondiale, qui blâmait les Juifs et les gauchistes pour la défaite allemande. Ce mensonge a été ensuite repris par Hitler et les nazis, avec les résultats qu’on connaît. Snyder note, entre autres, certains parallèles troublants lorsqu’il relève les accusations portées par Newt Gingrich, ancien leader républicain au Congrès et ex-président de la Chambre des représentants, qui accuse le milliardaire juif George Soros d’être derrière ce soi-disant complot de fraude électorale.

Ce n’est pas une blague. Le comportement puéril de Donald Trump est répréhensible et nuisible à la santé de la démocratie américaine, qui dépend de l’acceptation des résultats d’élections libres et justes. Les accusations de fraude à grande échelle colportées par Donald Trump sont totalement dénuées de fondements. Les républicains le savent, mais ils sont pétrifiés par la peur de déclencher la colère de leur «Bambin en Chef» et de se mettre à dos les adhérents à son culte. Chaque jour de plus que dure cette charade est un jour de trop et un très mauvais présage pour la démocratie américaine et pour la démocratie tout court. 

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM