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Va-t-on créer des «ghettos» culturels?

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À 130 milles au sud d’Atlanta, en août dernier, 19 familles noires ont fait l’acquisition de 97 acres de terre pour y construire la première ville entièrement noire des États-Unis.

En août également, Christa Dickenson, directrice générale, a annoncé que Téléfilm consacrera chaque année 100 000 $ pour la création et le maintien d’un nouvel organisme culturel appelé le Black Screen Office. Le Fonds des médias du Canada s’apprêterait à faire de même pour ce « Bureau de l’écran pour la communauté noire ». 

Il y a deux ans, on a créé le Bureau de l’écran autochtone (Indigenous Screen Office) et nommé à sa tête Jesse Wente, une personnalité bien connue dans le monde du cinéma et de la télévision. Wente est d’origine ojibwée. 

Il était temps qu’on reconnaisse les prérogatives dont doivent jouir les Premières Nations au même titre que les deux peuples fondateurs. Si la voix des autochtones est de plus en plus présente dans l’espace culturel, elle reste encore très discrète dans la vie politique et sociale.

UNE PENTE SAVONNEUSE 

A priori, il n’y a rien de commun entre la création éventuelle d’une ville noire aux États-Unis et l’avènement d’un bureau réservé aux créateurs noirs de l’audiovisuel. Quand on y regarde de plus près, force est d’admettre qu’il s’agit, qu’on le dise ou non, d’une forme de « ghettoïsation » de la culture. C’est une pente savonneuse dont on ne sait où elle nous entraînera.

Sans l’existence des Premières Nations, la notion des deux peuples fondateurs définie par la Commission Laurendeau-Dunton dans les années 1960, aurait sans doute été oblitérée complètement par le multiculturalisme de Pierre-Elliott Trudeau, que son fils Justin continue de promouvoir avec enthousiasme. 

Historiquement, presque toutes les sommes versées par Ottawa pour la culture se divisent de la façon suivante : un tiers pour les francophones et deux tiers pour les anglophones. Jusqu’ici, les Canadiens de toutes les autres origines, sauf les autochtones, étaient assimilés à l’un ou l’autre des deux peuples fondateurs. 

La création du Black Screen Office crée donc un précédent. J’emploie à dessein le nom anglais seulement, puisque les cinq membres du conseil d’administration du Black Screen Office sont anglophones. Sauf Floyd Kane, qui habite Halifax, les autres sont de Toronto ou de sa banlieue. Verra-t-on naître un deuxième bureau, francophone celui-là ? 

S’EN LAVER LES MAINS

Je n’ai aucun doute qu’à court ou moyen terme, pareil bureau contribuera de façon significative à la promotion des Noirs. Le bottin « Access Reelworld », dernier projet de l’actrice et militante Tonya Williams, est un outil magistral pour la promotion des artistes et artisans de la communauté noire faisant carrière en audiovisuel.

Toutes ces initiatives, si louables et si prometteuses soient-elles, ne résoudront pas à elles seules le problème du racisme, qu’il soit systémique ou non. Ces formes de « ghettos » culturels pourraient même permettre à la majorité blanche de s’en laver les mains.

Moyennant quelques millions de dollars par année, la majorité garderait le contrôle entier des affaires culturelles sans devoir composer avec les minorités et, surtout, sans devoir partager le moindre pouvoir avec elles. Celles-ci auraient alors abandonné la proie pour l’ombre. Ce n’est sûrement pas le souhait de la plupart des Canadiens, mais si j’étais Noir ou autochtone, je garderais un brin de méfiance.

L’Angleterre comme la France, vieux empires colonisateurs dont descendent nos deux peuples fondateurs, sont passées maîtres dans ces subtils jeux de pouvoir.