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Le bunker (du ministère des Forêts)

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Jamais le ministère responsable de nos forêts n’aura connu aussi bon ministre que celui actuellement en poste: Pierre Dufour.  

En tout cas, c’est sûrement l’avis de ses hauts fonctionnaires ramassés dans un bunker de la 4e Avenue Ouest à Québec. Là, ils sont une vingtaine de technocrates à gérer notre patrimoine forestier. On ne les connaît pas et d’ailleurs, ils n’aiment pas trop se montrer. On peut comprendre. Quand on a comme mandat «d’aménager de façon durable les forêts afin de maintenir ou d’améliorer la santé à long terme des écosystèmes forestiers», et qu’on fait systématiquement le contraire sur le terrain, ben, l’image publique qui en découle, on préfère laisser le ministre la défendre. Ainsi que la gestion d’un recours collectif pour détournement de mandat que le ministère aura éventuellement à affronter.

Pierre Dufour. Lui, il est parfait. Parfaitement ignorant de la chose forestière – il n’a jamais œuvré dans ce domaine complexe – il répète simplement ce que son bunker lui dit de dire. Et quand les messages n’arriveront plus à passer, ben, on le jettera. Alors qu’eux, les technocrates, ils resteront là jusqu’à leur retraite dodue.

Investis d’une mission

Ces hauts fonctionnaires de la forêt se sentent investis d’une mission. Une seule. Et centenaire: fournir aux compagnies forestières tout le bois dont leurs usines ont besoin, au moindre coût possible, quitte à les subventionner à coups de 500 M$ par année. Ces compagnies sont capitalistes quand il s’agit de distribuer des profits à leurs actionnaires et socialistes quand il s’agit de téter le gouvernement pour éponger, par toutes sortes de programmes complaisants, leurs pertes.

Mais parfois, ça peut s’avérer difficile pour le bunker. Surtout depuis une quinzaine d’années, en fait. Depuis qu’une commission d’enquête publique a établi en 2004 qu’on coupait trop et mal, qu’on ne produisait que du bas de gamme - essentiellement du papier et du 2x4 - que les instruments de calculs forestiers s’avéraient déficients, que les plantations étaient loin de donner les résultats escomptés – ce qui est toujours le cas - et qu’il ne restait pas plus de 14% de forêts naturelles dans le pays. Le patron de la multinationale Tembec, Frank Dottori, décrivit la situation à sa manière: « Le gouvernement inclut tous les arbres dans le calcul forestier, même ceux qui sont trop petits pour être coupés. Alors, les sociétés forestières ont coupé ces arbres avec la permission du gouvernement, hypothéquant ainsi la capacité de renouvellement de la forêt. »

Un nouveau régime forestier se devait donc d’être mis en place, qui conditionnerait l’attribution de la ressource à la capacité de la nature à se renouveler. Et non plus en fonction de la capacité des usines à la traiter. Cette nouvelle gestion porterait le nom « d’écosystémique ». Un néologisme à l’époque.

L’opinion publique approuva largement ce changement d’orientation. Dans le bunker des hauts fonctionnaires, cependant, la consternation est totale ! Ils apprennent qu’une forêt n’est pas qu’un réservoir de mètres cubes de bois à dispenser aux compagnies. Or, malheureusement, c’est l’unique vision qu’ils en ont. Ils se sentent alors pas mal perdus. Mais tout de même disposés à résister car, après tout, atteindre la retraite dodue, c’est surtout ça, leur objectif.  

  • Écoutez l’entrevue de Henri Jacob avec Caroline St-Hilaire.   

Une grave erreur

Ce fut une grave erreur que d’avoir maintenu en place cette équipe dépassée, obsolète. 

Il aurait fallu y substituer un collectif formé pour les exigences de la nouvelle gestion. Des éco forestiers, des experts en troisième et quatrième transformation du bois, des aménagistes conscients et convaincus que notre forêt publique appartient à tout le monde, y compris aux Autochtones, y compris à nos enfants déjà là et à venir. Y compris à la faune. Il aurait fallu aussi des économistes qui établiraient les plans pour la rentabiliser une première fois, notre forêt. L’une des plus belles du monde. 

Le regretté ministre Claude Béchard a bien tenté d’amorcer un virage en ce sens il y a une dizaine d’années en transférant le contrôle de l’aménagement des forêts au gouvernement, depuis toujours sous l’emprise de l’industrie. On vit aussi poindre des tables de concertation régionales où les autres utilisateurs de la forêt pouvaient enfin poser leurs petites questions. 

Mais la réforme s’est arrêtée là, net fret sec. Il y a sept ans. 

750 abatteuses

Bien sûr, le bunker s’y était résigné à son corps défendant, à cette réforme, mais cela ne l’a pas empêché de poursuivre son travail de sape. Il continue d’émettre des permis de coupes à blanc jusque dans les réserves fauniques où, par désignation même, la faune est censée être priorisée. Il continue de bloquer et de saboter autant qu’il peut le développement du réseau des aires protégées. Il condamne à l’extinction le caribou forestier pour livrer son territoire à la prédation forestière. (Avec une relative facilité d’ailleurs, son bunker hébergeant le département de la faune. Ses employés doivent donc se contenter d’encadrer les tueries annuelles d’animaux sauvages et de fermer leur gueule. En passant, le ministre n’a-t-il pas déclaré que la chasse est un droit « fondamental » ? Au même titre que d’avoir un toit et de quoi nourrir sa famille ? Mais où a-t-il trouvé une quelconque promulgation de ce droit, hormis dans son imagination? ).

Après, le bunker se demande pourquoi la méfiance du public envers la gestion forestière ne se dissipe pas avec le temps. C’est pourquoi, en 2017, le gouvernement s’est associé au Conseil de l’industrie forestière pour financer moitié-moitié (4millions$) une campagne de pub visant à « redorer leur image ». Mais pendant que le bon peuple admire cette belle production sur le web, à la télé, dans les journaux, où on peut admirer des techniciens et des techniciennes sexys en casques blancs flambant neufs simuler une parfaite foresterie, 

750 abatteuses continuent de ravager notre forêt jour et nuit, rasant chaque année une superficie équivalente à six fois l’île de Montréal. Et quel que soit le régime forestier en vigueur.

Comment inventer du bois  

Ça fait cinquante ans que ça dure. Forcément, ça finit par paraître. Forcément, le bon bois vient à manquer. Le nord a été écrémé. Les arbres disponibles y sont plus petits, plus distancés, plus loin des usines, moins rentables. De la « pissette » comme on dit dans le jargon du métier. Alors, on se rabat sur le sud, on vise les belles « patches » oubliées dans les Laurentides, dans la réserve faunique de la Mastigouche, et de plus en plus près des secteurs densément peuplés. On attaque le projet de conservation de la forêt Cyriac du lac Kénogami, celui de Pessamit sur la Côte-Nord. On bûchera jusqu’à l’extrême limite des aires protégées établies. 

On envisage même de rentrer dedans. On y arrivera en changeant la définition même d’une aire protégée. Et hop ! Et comment le gouvernement arrivera t-il à protéger (juré craché) 17% de son territoire forestier d’ici le jour de l’An prochain alors qu’il n’en a à peine préservé la moitié depuis vingt ans ? Encore une fois, en bafouant règles et définitions internationales qu’il a pourtant acceptées et signées. Comme si une équipe de hockey qui, menant 1-0 en début de troisième période, décidait unilatéralement de bloquer son propre filet avec une bonne feuille de plywood 4x8. Et hop !

Désopilant ministre

Nous avons été surpris d’apprendre récemment que le pourcentage de vieilles forêts (donc prêtes à couper, selon le ministère) a doublé en moins de 15 ans ! Le bunker aurait simplement abaissé l’âge à partir duquel un arbre est vieux ! (Ce calcul, appliqué à son staff, mettrait ses hauts fonctionnaires à la retraite !). Ce qui lui permet d’annoncer qu’au Québec, la récolte annuelle de bois va pouvoir miraculeusement doubler d’ici 2050. Et hop !

Et le désopilant ministre d’ajouter que l’abattage général des vieilles forêts permettra une atténuation de l’effet de serre. Affirmation sitôt récusée unanimement par la communauté scientifique plutôt d’avis, quant à elle, que le carbone est séquestré en grande partie dans la biomasse et dans les sols. Aucun des biologistes de son bureau n’a pu lui faire entendre raison, semble-t-il...D’ordinaire, on a besoin d’une drogue pour halluciner. Ici, il suffit d’écouter l’une de ses conférences de presse. Et hip-hop !

Mais en attendant l’an 2050 (soit quelques années après la fin du monde) le bunker cherche éperdument du bois et trouve que la forêt québécoise ne pousse pas assez vite, ah ! l’ingrate. Alors il promet à l’industrie d’inventer du bois pour la faire rêver un petit peu. Comment ? Dans les zones les plus productives du territoire forestier, on plantera des millions d’épinettes alpha en rangée, comme un jardin de carottes, qui vont supposément pousser vite vite vite. Ça s’appelle aire d’intensification de la production ligneuse (AIPL). Vingt-cinq pourcent de nos forêts seront ainsi artificialisées. Bien entendu, c’est notre société qui financera l’opération.

Zones productives

Or, les zones les plus productives sont celles où la biodiversité est souvent la plus riche. Et souvent ce sont les mêmes zones que le ministère de l’Environnement, de son bord, voudrait bien préserver. Vous voyez l’astuce ? On fait miroiter des forêts futuristes au public et aux industriels, et en même temps, on bloque les projets d’aires protégées ! Ça c’est du bunker !

Vous saviez probablement qu’il y a plus de vie dans un arbre mort que dans un arbre en santé. L’arbre mort devient l’hôtel d’oiseaux et de milliards de bibittes, de champignons, etc. qui ultimement en feront du terreau et d’où renaîtra une forêt. Une fois les arbres abattus, on ramassera même leurs branches pour les brûler et produire de l’électricité. (Alors même que l’Hydro accuse un surplus de production). 

En « nettoyant » ainsi les bois, l’industrie de la biomasse, comme on l’appelle, risque d’appauvrir les sols qui lui garantiraient l’émergence de forêts bien plus réelles que futuristes...

C’est vrai que les compagnies forestières s’impatientent ; d’abord, elles ne sont pas du tout contentes d’avoir perdu le contrôle de l’aménagement forestier de notre territoire en 2013. Elle demandent maintenant qu’on leur garantisse la ressource ligneuse pour des années à venir et souhaitent un meilleur « environnement d’affaires » c’est-à-dire ne pas payer pour les services qu’on leur rend.

«Un homme de compagnie»

Elles pensent avoir trouvé leur homme pour les satisfaire. Providentiel. Un « homme de compagnie », comme on dit, déjà disposé à leur accorder ce qu’elles veulent, à ce qu’on a pu entendre : il s’agit de François Legault, premier ministre, de sa fonction. Il annoncera bientôt un renouvellement du régime forestier. (En espérant qu’il n’en propose pas un ancien). 

Cet homme aura donc à déterminer : 

- S’il faut vraiment rétrocéder à l’industrie le contrôle de l’aménagement de nos forêts publiques, âprement acquis par la société civile après 150 ans d’exploitation de la ressource. 

(Question : Est-ce que le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) n’a simplement pas voulu l’exercer ce contrôle, ou s’il n’a pu le faire ? Dans ce cas, pourquoi ?)

- S’il ne serait pas préférable, avant toute chose, d’entamer une évaluation – indépendante - des répercussions que les recommandations de la Commission Coulombe (2004) ont pu avoir sur la gestion de notre forêt. 

(C’est une pièce majeure de notre historique forestier que cette commission. On a pourtant l’impression aujourd’hui que le ministère et l’industrie cherchent à ignorer jusqu’à son existence après l’avoir officiellement endossée. Que s’est-il donc passé ?)

- S’il faut enclencher les négociations avec les peuples autochtones en vue d’une véritable cogestion des ressources naturelles. 

(Ils connaissent quand même mieux leurs territoires qu’un ingénieur de la compagnie forestière Resolute enfermé dans son bureau. Ils perçoivent sûrement des richesses autres que des arbres condamnés à tomber). 

- S’il faut s’inquiéter du fait que les grandes compagnies forestières œuvrant sur notre territoire soient aujourd’hui majoritairement gérées à partir des États-Unis. 

(L‘avenir de notre patrimoine forestier québécois est-il tributaire des décisions d’affaires émanant de l’état de Géorgie ?)

- S’il serait souhaitable de nommer à la tête du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), un leader possédant un minimum d’expertise en la matière et capable d’un certain sens critique vis-à-vis des hauts fonctionnaires de son propre bunker. 

(Alors que son actuel résidant en chef s’y fait visiblement et tristement manipuler comme un pantin.)

- Enfin, notre premier ministre accorderait-il à notre forêt chérie ses premiers titres de noblesse ? 

Ce grand rêve collectif, ancien, est déjà abondamment illustré dans notre art pictural, notre cinématographie, notre littérature et même jusque dans les publications du ministère où on le retrouve, ce rêve, sous forme de photos extraordinaires de paysages naturels sauvages d’ici. Là où on souhaite tous prendre nos vacances. Elles font rêver le monde entier, ces photos de forêts québécoises, mais elles ne montrent finalement que les futures proies d’un saccage industriel organisé par un bunker provincial de technocrates.

Henri Jacob
président de l’Action boréale

Richard Desjardins
vice-président

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