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La réappropriation culturelle

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J’ai souvent entendu dire que l’indépendance, du temps de 1980 et 1995, était l’aboutissement logique et naturel de la Révolution tranquille.

Nous en aurions conclu que cette période charnière de notre histoire n’intéresse pas la jeune génération et que le grand défi de notre temps est de trouver un nouveau catalyseur autour duquel articuler la question de la souveraineté. Or, au regard de notre époque, qui voit quotidiennement notre histoire, notre langue et notre culture être écartelées sur la place publique, accusées de tous les maux, et servir perpétuellement de boucs émissaires, si d’aventure on me demandait une seule bonne raison de vouloir faire l’indépendance en 2020, ce serait au nom de la réappropriation culturelle.

Mais tout d’abord, qu’est-ce donc que la réappropriation culturelle? Je propose que nous commencions par définir ce qu’elle n’est pas. Selon l’idée que je m’en fais, la réappropriation culturelle, ce n’est pas de mener une guerre stérile et sans fin à nous déchirer le drapeau et l’histoire entre les «de souche» et les «racisés». Ce n’est pas non plus un inutile et exaspérant bras de fer entre hier et aujourd’hui, et ce n’est très certainement pas une damnée volonté de domination blanche et catholique pétrie de rejet, de discrimination et d’exclusion.

À mon avis, la nature même de la réappropriation culturelle, au Québec, tient pour ainsi dire en trois mots: français, laïcité et indépendance.

En guise de piqûre de rappel, il me semble nécessaire de redire qu’en cette période identitaire et délicate, le français, langue d’amour et de diplomatie, nous offre les vocables et toutes les nuances nécessaires et essentielles à la juste compréhension des réalités de tous. Je concède volontiers que l’anglais est une langue plus aisément accessible, rythmée et accrocheuse, qui n’est pas dénuée de beauté et qu’il n’est pas désagréable de pratiquer de temps à autre. Toutefois, je ne peux m’empêcher de constater que cette dernière demeure trop souvent un dialecte marchand qui a la fâcheuse tendance à réduire les gens à des étiquettes identitaires, et les causes à des slogans. L’état actuel du monde occidental, où on ne se répond que par la bouche de nos lobbys, en témoigne.

Le français, ici comme ailleurs, a déjà longuement fait ses preuves. Il a été le vecteur de l’avancement de la race humaine, de ses libertés et de ses droits. Pour vous confier le fond de ma pensée, parfois je me demande si on ne s’en prend pas à sa pérennité avec autant d’acharnement, certes pour venir à bout de notre différence, mais également dans l’espoir secret de faire définitivement disparaître cet outil de concorde, qui ferait nécessairement ombrage à un empire qui se prétend être le début et la fin de tout ce qui s’estime civilisé en ce monde.

Ensuite, il est évidemment et sincèrement entendu qu’un individu peut très bien être croyant et pratiquant sans être de facto un guerrier prosélyte. Toutefois, l’histoire et l’expérience nous démontrent que la nature même des religions, malgré un discours qui se veut de paix et d’amour, est de départir le pieu du païen, le fidèle du mécréant, le juste du non-juste, et ultimement l’homme de la femme.

Conséquemment, dans un Québec qui se veut accueillant et pluraliste, où les corps et les esprits de nos aïeux ne se souviennent que trop bien des temps obscurs des clochers tout-puissants, la laïcité est la seule voie viable pour protéger la liberté de conscience de chacun et garder les dieux loin des affaires de l’État. C’est la promesse de l’équité pour chaque individu sans égard pour ses croyances. Les hégémonies religieuses, on y a grassement goûtées déjà et ç’a été tellement long à digérer que personne ici n’a envie de se remettre à table. Et en attendant, ce n’est pas à nous de reculer dans le temps pour être gentils ou pour ne pas froisser une conception du monde étrangère.

Enfin, ce qui ceint le front de cette idée de réappropriation culturelle de toute sa légitimité, c’est l’indépendance elle-même. C’est ce fabuleux courage de se donner les moyens de nos ambitions, qui auront à cœur le bien-être et la prospérité de tous les Québécois. Surtout, c’est de ne plus jamais se voir nier notre droit de le faire dans cette langue si fine, si intelligente et propre à la réussite de tous les dialogues.

Le Canada déjà a mille fois fait la preuve qu’il ne nous respectera jamais, qu’il nous déteste copieusement et qu’il ne connaît rien de nous, en dehors de l’inventaire de nos richesses. Je remarque non sans une joie maline qu’il s’en trouve de plus en plus pour s’en rendre compte et de moins en moins pour s’imaginer qu’il verra un jour autre chose en nous qu’une province bâtarde, à qui refiler la facture de ses turpitudes.

Pour tout vous dire, chers amis, si l’indépendance, en 80 et 95, se voulait l’aboutissement logique de la Révolution tranquille, la réappropriation culturelle, en 2020, est à mon sens la réponse tout aussi logique face à l’obsolescence d’un Canada autoritaire arrivé au bout de lui-même. Qui plus est, devant le spectacle pathétique du navire amiral canardé de scandales, qui dit une chose et son contraire et qui prend l’eau de toute part, je constate celui autrement plus réjouissant d’un Québec qui, aussi progressivement que s’installe le printemps après un interminable hiver, réintègre la question de la nécessité de son indépendance dans ses préoccupations et dans sa sphère publique, approchant ainsi inévitablement de sa destination ultime sur les tortueux chemins de l’indéniable.