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Victoire de la téléréalité

Donald Trump et Rudy Giuliani
Photo d'archives, AFP Donald Trump et Rudy Giuliani

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Il y a déjà longtemps que le monde politique courtise ouvertement le monde du spectacle et que les politiciens se prêtent au jeu. Vous avez probablement tous et toutes en tête des mises en scène plus ou moins convaincantes.

D’ailleurs, cette ouverture au monde du spectacle rejoint aussi les médias. Les résultats, là aussi, sont inégaux, trop souvent au détriment de la qualité de l’information. Pour un Sean Hannity qui fait ouvertement la promotion du président à Fox aux heures de grande écoute, on retrouve un Chris Cuomo à CNN qui se donne en spectacle en compagnie de son frère, le gouverneur démocrate de l’État de New York.

Si déjà le mélange des genres est douteux, ce à quoi nous assistons depuis quatre ans défie le bon sens et menace la crédibilité des institutions. Si Donald Trump n’est pas responsable de cette dérive du monde politique vers le monde du spectacle, il permet à la pratique d’atteindre de nouveaux sommets.

Alors que devrait s’effectuer la transition entre l’administration actuelle et celle de Joe Biden, il y a de moins en moins de différences entre le Donald Trump de The Apprentice et celui qui dirige les États-Unis.

Pendant que le président se terre dans les appartements présidentiels de la Maison-Blanche ou qu’il se défoule sur le terrain de golf, il procède en même temps à un nombre étonnant de congédiements pour des raisons discutables. Oui, le président a ce droit de nommer et de remplacer les hauts fonctionnaires, mais il utilise en ce moment cette prérogative pour régler des comptes.

Donald Trump, vedette de téléréalité, était connu pour son célèbre «You’re fired». Il semble maintenant se complaire dans la récupération de la formule. C’est peut-être bon pour les cotes d’écoute, mais c'est mauvais pour le pays. Lorsqu’il a procédé au congédiement de Chris Krebs, il l’a fait au mépris du professionnalisme démontré par le responsable de la cybersécurité.

Krebs avait osé contredire le président en affirmant que l’élection 2020 était la plus sûre de l’histoire, mais il a également contribué au développement d’une plateforme qui permettait aux citoyens inquiets du déroulement de l’élection de trouver des réponses à leurs interrogations. Plutôt que de saluer l’initiative et de se réjouir de l’intégrité des résultats, Donald Trump a préféré démettre Krebs.

Il n’y a pas que le président qui se met en scène de manière spectaculaire et déplorable, son serviteur le plus dévoué joue le même jeu. Rudy Giuliani aime les projecteurs et l’argent. Ce n’est pas mal en soi, mais c’est douteux quand on n’a pas les compétences ou l’expérience pour défendre des causes que des experts refusent parce qu’elles manquent de crédibilité.

Giuliani s’est couvert de ridicule devant un tribunal de la Pennsylvanie alors qu'il tente d’empêcher la certification des résultats dans cet État. Même des républicains bien en vue considèrent qu’il nuit à sa cause en préférant le spectacle aux faits. 

Mick Mulvaney, l’ancien chef de cabinet de Donald Trump, a d’ailleurs rappelé à l’ancien maire de New York qu’il n’est pas la vedette d’une émission de divertissement, mais bien l’avocat personnel du président des États-Unis. Il n’y a ici aucune décence, aucune noblesse dans l’intention; que le triomphe de la notoriété immédiate de la téléréalité et les dollars qu’on s’empresse d’empocher au détriment du respect des institutions.

Ce qui se déroule présentement aux États-Unis est disgracieux. Un spectacle indigne d’une démocratie mature et saine. Non seulement on sape la confiance de bien des Américains, mais on entache durablement la crédibilité des États-Unis sur la scène internationale. Le pays est-il toujours un interlocuteur sérieux quand il permet à des bouffons d’abuser des institutions?

Oui, je sais, plus de 70 millions d’électeurs ont préféré Donald Trump à Joe Biden. Nous savons cependant que plusieurs d’entre eux ne prisent guère le comportement du président républicain, mais qu’ils n’ont pu se résoudre à voter pour les démocrates. Je comprends ce choix et ne m’en inquiète que modérément. On préfère une plateforme républicaine à celle qu’on juge trop socialiste des démocrates, même si l’attitude du meneur est détestable.

Ce qui suscite chez moi de réelles inquiétudes, c’est que pour des millions de nos voisins, ce que disent Trump et Giuliani est crédible. Pour certains de mes concitoyens aussi. Les sottises de ces deux tristes sires sont puisées dans un monde imaginaire créé par les entreprises de désinformation qui pullulent sur le web. Le seul mérite de ces deux mauvais humoristes réside dans leur capacité à exploiter la crédulité de ceux qui ne s’informent qu’auprès des Newsmax, AON ou Breitbart de ce monde.

Nous devions tous nous inquiéter de cette influence du mélange explosif de la téléréalité et de la désinformation. Quand un pourcentage trop élevé de nos voisins adhèrent à de fausses informations et que la puissance du web permet d’exporter rapidement cette tendance, il y a raison de croire que le danger ne guette pas que les États-Unis.