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La sombre comédie d’un président qui s’accroche désespérément au pouvoir

La sombre comédie d’un président qui s’accroche désespérément au pouvoir
AFP

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«C’est pas parce qu’on rit que c’est drôle.» Cette phrase bien de chez nous saute à l’esprit en observant la tragicomédie des derniers jours de Trump.

Si on suit la «performance» du camp Trump depuis sa défaite électorale, on ne peut faire autrement que se rappeler cette fameuse devise de Croc, le magazine phare de l’humour absurde québécois. En effet, on pourrait facilement imaginer un montage des meilleurs moments de cette période postélectorale, où on assiste à l’agonie de la présidence Trump, projeté en accéléré avec la musique de Benny Hill ou des Keystone Cops. Il y aurait de quoi se bidonner allégrement. 

Pourtant, littéralement, ce n’est pas parce qu’on en rit que c’est drôle. Les épisodes les plus récents de la saga de Trump ont beau être d’un comique qui défie l’imagination des meilleurs humoristes, ils n’en sont pas moins inquiétants.

Quelques épisodes

Il y a maintenant deux semaines que la victoire de Joe Biden a été déclarée par tous les observateurs éclairés de la scène politique américaine et, depuis ce jour, on n'a vu pratiquement aucun signe de vie de la part de Donald Trump, mis à part ses incontournables tweets et quelques sorties où les caméras l’ont capté de loin à ronchonner sur ses parcours de golf. La quarantaine qu’il semble s’être imposée pour encaisser la défaite est encore plus totale que celle qui a suivi son infection au coronavirus. Le discours de concession de Trump n’est pas venu et il ne viendra vraisemblablement jamais, ce qui n’enlève rien à la réalité de sa défaite.

Si Trump déteste à ce point perdre, on peut se demander pourquoi il persévère dans des démarches judiciaires perdantes sur toute la ligne. Selon un décompte effectué par Marc Elias de Democracy Docket, le score actuel de l’équipe d’avocats de Trump, qui mène des poursuites ciblées dans tous les États où les résultats ont été serrés, se situait vendredi soir à 2 victoires et 33 défaites. Les deux «victoires» ne concernent qu’une poignée de votes alors que les défaites accumulées démontrent clairement la futilité de la démarche juridique de Trump. 

Il y a même quelque chose d’assez comique à contraster les déclarations publiques de l’équipe légale de Trump, qui font état de fraudes massives d’une ampleur inégalée dans l’histoire électorale des États-Unis (et peut-être du monde), et les déclarations assermentées de ces mêmes avocats, qui n’ont d’autre choix que d’avouer aux juges n’avoir aucune preuve tangible pour appuyer de telles accusations. Ça n’empêche pas le président de se targuer d’avoir une stratégie imparable qui lui donnera raison sur toute la ligne.

De quoi avait l’air cette conférence de presse de l’équipe juridique menée par Rudolph Giuliani? D’une sombre farce, évidemment. Lors de cette conférence, on a vu l’ancien maire de New York se présenter au micro pour impliquer dans la fraude électorale qu’il entend démasquer une ribambelle de vilains, allant du dictateur vénézuélien décédé Hugo Chavez à l’incontournable Bonhomme sept-heure de la droite fêlée complotiste, George Soros. On l’a surtout vu suer à grosses gouttes, ce qui faisait dégouliner sa teinture à cheveux de part et d’autre de son visage écarlate d’homme manifestement dans un état second.

La sombre comédie d’un président qui s’accroche désespérément au pouvoir
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Pour ne pas être en reste, une des principales avocates de l’équipe Trump, Sidney Powell, s’est présentée au micro de Fox News pour déclarer que la victoire de Donald Trump allait résulter de rien de moins que de l’annulation pure et simple du vote dans tous les États clés qui ont basculé en faveur de Joe Biden lors de l’élection.

Au cœur de ce complot contre Trump se trouve une compagnie canadienne, Dominion Voting Systems, faussement liée à des intérêts vénézuéliens (d’où l’implication de Chavez dans le complot), qui fabrique des machines pour compiler les votes qui auraient été mystérieusement programmées pour faire disparaître les votes de Trump. 

Tant la prestation de Giuliani en conférence de presse que les sorties répétées de Sidney Powell dans les médias se sont révélées être des tissus de faussetés et de mensonges. Tous ces efforts n’avanceront en rien les poursuites judiciaires futiles intentées par le camp Trump, car dès que ses avocats se présentent devant les juges et qu’ils sont tenus de dire la vérité sous serment, leurs prétentions de fraude se dégonflent. De plus, son équipe fond comme neige au soleil depuis que les avocats en cause se rendent compte que le président les prend pour des valises.

Dans le cadre de ses efforts pour renverser le vote en sa faveur, le président a même convié une délégation d’officiers électoraux et de législateurs du Michigan (où Trump a perdu par 150,000 votes, une marge 40 fois plus élevée que celle de sa victoire en 2016) à la Maison-Blanche pour tenter de les convaincre de ne pas certifier les votes dans les comtés les plus fortement démocrates de l’État. À leur sortie d’une Maison-Blanche désormais réputée comme un site infesté par la COVID-19, cette délégation a affirmé n’avoir reçu aucune nouvelle information qui leur permettrait de changer l’issue inéluctable du vote.

Pourquoi cette comédie?

Chaque jour qui passe révèle à quel point la soi-disant stratégie de Donald Trump pour démontrer une fraude à grande échelle, pour laquelle aucun membre de son équipe n’a été capable de produire la moindre parcelle de preuve, est vouée à l’échec (évidemment, l’échec de ce coup d’État appréhendé était prévisible). C’est comme si ce président qui déteste par-dessus tout perdre s’infligeait à lui-même une enfilade de défaites assurées par pur masochisme. Pourquoi donc ne concède-t-il pas la victoire à Joe Biden pour en finir une fois pour toutes?

On connaît tous une partie de la réponse. Donald Trump est pathologiquement incapable d’admettre l’échec. Sa vie a été une succession presque ininterrompue de revers, d’échecs et de faillites de toutes sortes, mais il n’a jamais admis quelque échec que ce soit.

Certains membres de l’entourage du président auraient fait couler à la presse l’information selon laquelle Trump est conscient de la futilité de ses efforts mais qu’il cherche à se venger pour le traitement que lui ont réservé les démocrates lors de sa propre victoire en 2016. C’est entre autres ce qu’on peut déduire des déclarations de sa secrétaire de presse, qui déclarait hier que le blocage de la transition par le président Trump ne faisait que reprendre un scénario comparable à la transition qu’il avait lui-même vécue. 

C’est ridicule. Non seulement Hillary Clinton avait-elle concédé sa défaite moins de 24 heures après la fermeture des bureaux de scrutin, mais le président lui-même, lors de son discours inaugural le 20 janvier 2017, avait remercié chaudement Barack Obama et son administration des efforts qu’ils avaient faits pour assurer une transition sans heurt

Des conséquences pas drôles

Les chances de renverser les résultats de l’élection sont moins que faibles, elles sont nulles. Alors pourquoi Donald Trump s’entête-t-il à les contester avec l’énergie du désespoir, avec des stratégies qui le font de plus en plus paraître comme un dictateur de bas étage? C’est une question non résolue à laquelle il est important de prêter attention. 

Le résultat immédiat de cette sombre comédie, toutefois, est d’alimenter le ressentiment de la base électorale républicaine désormais entièrement inféodée au culte de la personnalité de Donald Trump. Les sondages montrent qu’une nette majorité des électeurs républicains (près de trois sur quatre, selon un sondage publié par Vox) sont encore convaincus que Donald Trump est le gagnant légitime de cette élection et que la victoire lui a été volée. À court terme, certains républicains soulignent le besoin d’entretenir ce sentiment pour assurer une grande participation au deuxième tour des élections pour les deux sièges de la Géorgie au Sénat (dont dépendra le contrôle de la chambre haute). 

À moyen terme, toutefois, la consolidation de ces attitudes rendra extrêmement difficile toute collaboration des législateurs républicains avec l’administration Biden et la majorité démocrate à la Chambre des représentants dans la période cruciale de prise en main de la pandémie et de stimulation économique pour surmonter la récession engendrée par cette crise. En plus de miner le terrain sur lequel devra opérer la prochaine administration en bloquant la transition (à ce sujet, voir ma chronique de mardi dernier), la stratégie de Trump pourrait bien avoir pour conséquence de rendre le pays ingouvernable au beau milieu d’une pandémie et d’une crise économique. Pas de quoi rire.

À plus long terme, les conséquences pour la démocratie américaine risquent d’être encore plus dommageables. C’est ce que soutient, entre autres, l’historien Tim Snyder, spécialiste de l’effondrement de régimes démocratiques vers l’autoritarisme ou la dictature (Trump’s big election lie pushes America toward autocracy). Ce que Donald Trump est en train de faire, en contestant les résultats de l’élection et en qualifiant l’ensemble du processus électoral de frauduleux, c’est de légitimer de tels procédés pour l’avenir. La règle établie depuis les tout débuts de la république américaine de passation pacifique des pouvoirs d’une administration présidentielle à l’autre est ouvertement contestée par un président sortant qui ne reçoit aucune forme de sanction de la part de son propre parti, ce qui ne peut qu’ouvrir la porte à ce genre de transgression des normes dans l’avenir.

Même s’il continue de prétendre qu’il aura gain de cause et que le verdict des électeurs sera renversé par ses manigances, Donald Trump a aussi laissé entendre qu’il ne ferme pas la porte à un retour en 2024, ce qui signifie qu’il sera vraisemblablement en campagne électorale permanente d’ic -là et qu’il gardera sa base électorale dans un état permanent de révolte contre les institutions démocratiques américaines. Cette sombre comédie est donc loin d’être finie et elle n’a rien de drôle.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM