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Interpréter une personnalité connue: risque ou honneur?

René
Photo courtoisie Emmanuel Bilodeau en René Lévesque dans la série René en 2006, à Radio-Canada-CBC.

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Incarner une personnalité contemporaine qui a été adulée du public n’est pas toujours une mince affaire. La très attendue 4e saison de The Crown sur Netflix, qui fait place à une certaine Diana Spencer, nous permet de réfléchir au défi auquel est confronté un acteur quand il décroche un rôle historique. Risque ou honneur ? Comme le souvenir de ces personnalités n’est pas si lointain, c’est aux téléspectateurs d’accepter leur proposition.

Les personnages contemporains pour lesquels nous avons des références claires et des descendants directs sont plus rares. Au Québec, Maurice Duplessis (Jean Lapointe en 1978), René Lévesque (Denis Bouchard en 1994 et Emmanuel Bilodeau en 2006), Joseph-Armand Bombardier (Gilbert Sicotte en 1992), Alys Robi (Joëlle Morin en 1995), Olivier Guimond (Benoît Brière en 1997), Willie Lamothe (Luc Guérin en 2000), Michel Chartrand (Luc Picard en 2000), Jean Duceppe (Paul Doucet en 2002), Jean Béliveau (Pierre-Yves Cardinal en 2017) ont été immortalisés dans une minisérie.  

« Il y a peut-être une époque où c’était plus risqué, remarque Paul Doucet qui a prêté ses traits au très aimé et rassembleur Jean Duceppe dans une minisérie sur sa vie (Jean Duceppe, 2002, Télé-Québec). Je sais qu’à l’époque des Belles Histoires des pays d’en haut, certains acteurs ont été étiquetés à leur personnage et n’ont plus beaucoup travaillé par la suite, mais aujourd’hui, ça ne risque pas de mettre fin à ta carrière. »

Emmanuel Bilodeau en René Lévesque dans la série René en 2006.
Photo courtoisie
Emmanuel Bilodeau en René Lévesque dans la série René en 2006.

L’honneur

C’est à la suite de quatre auditions qu’il a décroché le rôle. « À ce moment, un poids venait de se déposer sur mes épaules, se rappelle Paul Doucet. J’ai travaillé fort en amont pour arriver confiant sur le plateau et heureusement, j’ai eu plein de petits moments de confirmations de la part d’acteurs qui l’avaient bien connu et qui m’ont dit que je faisais une bonne job. Je me souviens que Michel Dumont m’avait dit : “50 % vont aimer ton Duceppe et 50 % ne l’aimeront pas” et que le réalisateur Robert Ménard m’avait dit que les gens avaient leur Jean Duccepe en mémoire et qu’on ne pouvait pas l’effacer, mais qu’on allait leur proposer le nôtre. La pression est tombée. Parce qu’avoir à jouer un personnage comme celui-là ne peut être qu’un honneur et un énorme privilège. »

Emmanuel Bilodeau, quant à lui, a accepté d’incarner un des hommes politiques les plus aimés, René Lévesque (René, 2006, Radio-Canada-CBC) : « C’était un immense honneur pour moi d’incarner une idole, peu importe s’il était aimé de tous ou non. Moi, je l’aimais, je l’admirais et je voulais lui rendre justice, sans complaisance, car il détestait ça, mais avec rigueur, car il aimait la rigueur. Il avait beaucoup apprécié ma rigueur journalistique en 1987 quand je l’avais interviewé quelques semaines avant sa mort alors que j’étais journaliste stagiaire à La Presse. Je ne pouvais pas me douter que je deviendrais comédien. » 

Paul Doucet en Jean Duccepe dans la minisérie Jean Duceppe de 2002, à Télé-Québec.
Photo courtoisie
Paul Doucet en Jean Duccepe dans la minisérie Jean Duceppe de 2002, à Télé-Québec.

Le risque

Il constate toutefois que le défi peut comporter une part de risque. « Ça dépend du contexte, des attentes du public et des critiques, avoue-t-il. Plus des gens vivants ont connu le personnage, plus ils seront impliqués émotivement et plus ils seront critiques. La pression sera aussi plus forte si le personnage a été interprété précédemment. » Dans le cas de René Lévesque, Denis Bouchard l’avait incarné dans une série en 1994 qui avait été vertement critiquée. S’il garde un goût amer de l’expérience, il a toujours affirmé son admiration pour l’homme. 

« C’est un risque pour une carrière, continue Bilodeau. Beaucoup de pression, ça peut détruire ton image et ta confiance quelques années. Je n’ai pas dormi jusqu’au premier jour du tournage, je faisais sans cesse des rêves bizarres. Mais j’aimais tellement cet homme politique qu’il n’était pas question de refuser ce projet. Même si c’était casse-gueule. » Un rôle qu’il a d’ailleurs tourné dans les deux langues, ce qui ajoutait au défi. 

La confirmation 

Paul Doucet a rapidement conquis ses confrères, mais aussi la famille de Jean Duceppe. « Je me souviens que sa conjointe, Hélène Rowley, avait vu ma photo en Duceppe dans Le Journal de Montréal et avait appelé ses enfants croyant que c’était son mari. Elle avait été très émue lors de la projection. J’ai fait de la tournée promotionnelle avec Gilles [Duceppe] alors qu’il était chef du Bloc québécois. Alexis [Duceppe] m’a même dit avoir montré la série à ses enfants pour qu’ils connaissent leur arrière-grand-père. C’est tout un honneur. » Un honneur qui nous permet de nous faire raconter notre histoire.

Des cas récents 

Mark Zuckerberg, Freddie Mercury, Elton John, Nelson Mandela, Gandhi ou Mohammed Ali ne sont que quelques personnalités contemporaines que le cinéma a immortalisées. De leur vivant même dans certains cas. Au grand écran, c’est chose courante. La télévision fait davantage référence à une histoire plus lointaine dont les spectateurs peuvent rarement témoigner. Les Tudor, les Borgia, les Medicis n’en sont que quelques exemples. Sans oublier les nombreux rois et présidents dont on a dressé des portraits pas toujours glorieux. Voici quelques cas récents bien contemporains qui ont fait (font) jaser.

Lady Di dans The Crown 4 : Emma Corrin

Emma Corrin en Lady Diana
Photo courtoisie, Netflix
Emma Corrin en Lady Diana

Emma Corrin n’était pas connue quand elle a décroché le rôle de Lady Diana, une des femmes les plus populaires et appréciées du XXe siècle. Elle n’avait que deux ans lorsque la princesse a trouvé la mort, mais a pu se fier aux textes finement documentés de Peter Morgan, en plus d’étudier des documentaires et de s’exercer à des cours de ballet, de diction, de posture pour investir pleinement l’icône. En promotion, elle a répété souvent que ce rôle était un véritable défi, mais qu’elle avait beaucoup appris. Elle a d’ailleurs confié au Los Angeles Times que le réalisateur lui avait dit que Diana et elle vivent quelque chose de similaire : se retrouver soudainement dans l’œil du public dans un rôle que tout le monde a à l’œil. Il a ajouté que tout ce qu’elle allait vivre dans ce tourbillon, la peur, l’excitation, la nervosité, que c’est exactement ce que Diana ressentait.

Margaret Thatcher dans The Crown 4 : Gillian Anderson

Gillian Anderson en Margaret Thatcher
Photo courtoisie, Netflix
Gillian Anderson en Margaret Thatcher

Si la première ministre polarisait, l’interprétation de Gillian Anderson fait l’unanimité. Mais il faut savoir que l’actrice, qui est aussi la conjointe du créateur de la série, avait d’abord refusé d’incarner la Dame de fer. Elle a affirmé au Vanity Fair que les risques de se tromper en interprétant un personnage historique iconique que les gens aimaient détester ou détestaient aimer étaient élevés.

Jacqueline Kennedy dans The Kennedys : Katie Holmes

Katie Holmes en Jackie Kennedy
Photo courtoisie, Muse
Katie Holmes en Jackie Kennedy

Dans cette production canado-américaine, c’est à Katie Holmes que l’on a confié le mandat d’incarner la première dame Jackie Kennedy, symbole d’élégance, de culture et de résilience. Malgré des critiques assassines, Holmes a accepté de se replonger dans la peau de la grande dame six ans plus tard pour The Kennedys : After Camelot où son interprétation a été plus convaincante. L’actrice a affirmé être une grande admiratrice de Jackie Kennedy, de son acharnement pour préserver le nom et la réputation de sa famille, de son mari et de son désir d’offrir à ses enfants un cadre pour qu’ils évoluent normalement. C’est pour cette raison qu’elle a relevé le défi deux fois plutôt qu’une.

Donald Trump dans The Comey Rule : Brendan Gleeson

Brendan Gleeson en Donald Trump
Photo courtoisie, showtime
Brendan Gleeson en Donald Trump

Le président sortant a souvent fait l’objet de caricatures. Pensons simplement à Saturday Night Live où ses manœuvres sont fréquemment rapportées. La minisérie en deux épisodes The Comey Rule s’attarde à la question de l’ingérence russe dans la campagne de 2016. On y présente Trump comme quelqu’un d’inapte à gouverner et Gleeson, un acteur irlandais, a reçu de nombreux éloges. Pour s’en rapprocher, il a travaillé pendant deux mois avec un coach vocal. On a qualifié son interprétation de divertissante et terrifiante, à l’image du vrai personnage. Mais la minisérie n’a pas fait l’unanimité.