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Décès

Ottawa doit freiner ses dépenses

Le temps est venu de mieux cibler les besoins pour éviter une dette structurelle, estiment des spécialistes

CANADA-POLITICS/
Photo Reuters Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, en compagnie de la ministre des Finances, Chrystia Freeland, à Ottawa, en août dernier.

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D’ici la fin de l’année, le gouvernement canadien aura dépensé rien de moins que 225 milliards $ pour faire face à la pandémie, d’après les estimations du Directeur parlementaire du budget, ce qui en fait un des plus dépensiers de la planète. Le Journal a questionné des experts pour savoir si cette générosité tous azimuts était justifiée et bien ordonnée.

• À lire aussi: Voici les dépenses du fédéral pour répondre à la pandémie

Entre les 70 G$ pour la Prestation canadienne d’urgence et les 65 G$ en subventions salariales d’urgence, les dépenses sont telles qu’« on a perdu le sens des perspectives. Un milliard de dollars en février, c’était énorme, maintenant ça passe inaperçu », souligne le directeur parlementaire du budget (DPB), Yves Giroux.

Yves Giroux.
Directeur 
parlementaire 
du budget
Photo Christopher Nardi
Yves Giroux. Directeur parlementaire du budget

Son bureau, qui regroupe les analystes financiers et économiques indépendants du Parlement, a perdu le compte des dépenses puisque, depuis la prorogation en août, le gouvernement ne dit plus publiquement combien chacun de ses programmes lui coûte.

Résultat, « les Canadiens ne savent pas à quel point le compteur tourne vite », déplore M. Giroux, alors que c’est eux qui paient la note.

Le gouvernement Trudeau n’a pas présenté de budget depuis près de deux ans, se contentant d’un bref portrait économique en juillet. Une mise à jour plus détaillée des finances de l’État est attendue d’ici le congé des Fêtes.

Un ancien proche collaborateur de Justin Trudeau, maintenant premier vice-président politiques publiques du Conseil canadien des affaires, Robert Asselin, s’inquiète de l’ampleur des dépenses.

« On a ajouté 20 % de notre PIB [produit intérieur brut] à notre déficit en sept mois. C’est plus que tous les autres pays du G20 », dit celui qui a occupé le poste de directeur des politiques et du budget sous l’ex-ministre des Finances Bill Morneau, de 2015 à 2017.

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Le pétrole

Mais pour la directrice des politiques économiques provinciales et fiscales à la Banque Scotia, Rebekah Young, « ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose ».

Ex-fonctionnaire à Finances Canada et ancienne membre du conseil de direction du Fonds monétaire international (FMI), elle explique qu’à titre de pays producteur de pétrole, le Canada fait face à un double choc : la pandémie évidemment, mais aussi la chute des prix de l’or noir qui découle de la baisse de la demande, accentuée par le virus. Ottawa doit donc dépenser plus que d’autres pour maintenir la tête hors de l’eau.

Le fédéral a ainsi inclus dans ses dépenses liées à la COVID-19 des programmes pour soutenir l’emploi dans le secteur pétrolier en Alberta.

« Minimiser les dommages »

L’ex-directeur parlementaire du budget aujourd’hui président de l’Institut des finances publiques et de la démocratie à l’Université d’Ottawa, Kevin Page, ne jette pas non plus la pierre au gouvernement.

« On n’observe pas une augmentation du nombre de faillites, tant des ménages que des entreprises. C’est un indice qu’on a réussi à minimiser les dommages, bien que nous faisions face à une récession sévère, de loin la plus sévère depuis la Deuxième Guerre mondiale », analyse-t-il.

En fonction des revenus

Toutefois, tous sont d’avis qu’il est plus que temps de mieux cibler l’aide afin de soutenir ceux qui en ont le plus besoin.

Jusqu’à présent, il y a eu « un laxisme » dans les transferts aux particuliers et aux entreprises, estime M. Asselin.

« On a appliqué des critères universels, alors qu’on aurait pu mieux cibler l’aide en fonction des revenus. »

« Si on dépense de l’argent, en envoyant des chèques à tout le monde, peu importe les revenus, on ne fait pas un bon usage des fonds publics », dit-il.

Cette réflexion s’applique également aux achats colossaux effectués par le gouvernement. Le Journal a par exemple révélé qu’Ottawa avait payé trois fois le prix pour des blouses médicales au printemps dans le cadre d’un contrat de 371,3 millions $ signé sans appels d’offres. 


225,9 G$, c’est comme... 

Près de deux fois les dépenses prévues (127,08 G$), ou les revenus prévus au Québec en 2020-2021 (118,7 G$). 

Le deux tiers des dépenses du gouvernement fédéral enregistrées en 2018-2019 (346 G$).   

11 700 G$ 

C’est la valeur des mesures budgétaires mises en place par les pouvoirs publics dans le monde pour répondre à la pandémie, soit près de 12 % du produit intérieur brut mondial. 

Source : Fonds monétaire international, octobre 2020

TROP GÉNÉREUX ?   

Robert Asselin

CANADA-POLITICS/
Photo courtoisie
  • Premier vice-président politiques publiques du Conseil canadien des affaires   

« Il y a plus d’argent qui dort dans les comptes des particuliers et des entreprises qu’avant la crise. C’est frappant, c’est du jamais vu. » 

Malgré la crise, les Canadiens ont plus d’argent dans leurs poches qu’il y a un an. Le revenu des ménages par habitant a augmenté de 10,1 % au Canada, indique l’Organisation de coopération et de développement économiques.

Pour Robert Asselin, c’est un signe que le gouvernement a probablement donné plus que ce dont les gens avaient réellement besoin.

Mais Kevin Page n’est pas du même avis, jugeant qu’il est trop tôt pour tirer une telle conclusion.

« C’est une réaction naturelle que les gens mettent de l’argent de côté dans une situation de crise et d’incertitude comme celle qu’on vit », dit-il, ajoutant qu’il y a aussi moins d’occasions de dépenser. 

Revenu des ménages par habitant et PIB réel par habitant 

Source : Organisation de coopération et de développement économiques

LA DRETTE EXPLOSE  

Helaina Gaspard

CANADA-POLITICS/
Photo courtoisie
  • Directrice gouvernance et institutions de l’Institut des finances publiques et de la démocratie à l’Université d’Ottawa    

« Le niveau de la dette est bien plus élevé que lors de la crise des années 1990. C’est un enjeu qui doit absolument nous préoccuper. Une dette très élevée signifie qu’on n’a plus l’espace fiscal nécessaire pour faire face à une autre crise. » 

Le directeur parlementaire du budget, Yves Giroux, prévoit que le déficit annuel du gouvernement fédéral atteindra un sommet de 328,5 G$ en 2020-2021, du jamais vu depuis 1966-1967. C’est 23 fois plus qu’en 2018-2019.

En déliant autant les cordons de la bourse, les libéraux pourraient avoir mis la main dans un engrenage duquel il leur sera difficile de s’extraire.

« C’est toujours difficile pour un gouvernement de retirer une aide, parce qu’aider les gens de façon généreuse, c’est politiquement très populaire, ça rapporte à court terme », dit le premier vice-président politiques publiques du Conseil canadien des affaires, Robert Asselin.

Le gouvernement devrait pourtant remballer ses programmes d’ici l’été prochain, prévient M. Giroux, sinon la viabilité des finances publiques sera sérieusement compromise.

« On peut se permettre un tel déficit sur un an, mais pas pour une autre année », mentionne-t-il.

Mais à la veille d’une mise à jour économique qui fera suite à un discours du trône fort ambitieux, « le danger, c’est que le gouvernement se serve de la crise pour faire des dépenses qu’il n’aurait pas eu la latitude de faire en temps normal », craint M. Asselin.

Rebekah Young, de la Banque Scotia, espère que le gouvernement Trudeau présentera dans sa mise à jour économique une stratégie de gestion claire de la dette, ce qu’il a refusé de communiquer jusqu’à présent. 

Selon la directrice des politiques économiques provinciales et fiscales de l’institution financière, cela doit être conjugué à un solide plan de lutte contre la récession qui mise sur la relance verte.

Source: comptes publics et directeur parlementaire du budget

TRANSPARENCE  

Kevin Page

CANADA-POLITICS/
Photo Agence QMI, Chris Roussakis
  • Ex-directeur parlementaire du budget   

« Pas de données, ça veut dire pas de débat. Et ça, c’est dangereux. » 

Depuis la prorogation du Parlement en juillet, et la nomination de Chrystia Freeland au ministère des Finances, le gouvernement canadien s’est refermé comme une huître, ne communiquant plus régulièrement l’évolution de ses dépenses, comme il le faisait auparavant.

Pour le Directeur parlementaire du budget (DPB), Yves Giroux, et son prédécesseur Kevin Page, c’est un problème majeur.

M. Page rappelle que, lors de la crise de 2008-2009, les parlementaires avaient réussi à forcer le gouvernement minoritaire à fournir des données tous les trimestres pour pouvoir évaluer la réponse à la crise.

« S’ils n’ont pas accès à ces renseignements, c’est beaucoup plus difficile pour les parlementaires de déterminer si, oui ou non, quand le gouvernement dépose des projets de loi pour aider des secteurs de l’économie, il y a vraiment des besoins ou si ce sont des choses superflues », explique M. Giroux.

Estimations peu fiables

En plus, lorsqu’il fait des annonces de dépenses, « les estimations gouvernementales ne sont pas aussi solides qu’elles auraient dû l’être », ajoute-t-il.

« Selon les discussions qu’on a eues avec plusieurs fonctionnaires, souvent ils se faisaient dire : “Il faut que tu estimes le coût de ce programme-là parce que le premier ministre va l’annoncer demain” », explique-t-il.

De plus, « parfois le programme est modifié entre le moment où le fonctionnaire estime le coût et le moment de l’annonce ou, même, après l’annonce », poursuit le DPB.

Justin Trudeau a ainsi annoncé en avril près d’un milliard de dollars en Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant. Ce fameux programme devait être administré par une organisation proche de la famille du premier ministre, WE Charity.

Au fil du scandale qui a mené à son annulation, on a finalement appris que l’entente qui liait l’État à WE était plutôt d’un demi-milliard de dollars.

Un résumé pertinent de la journée,
chaque soir, grâce aux diverses
sources du Groupe Québecor Média.