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Apophénie

Apophénie
Photo AFP

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Au début du week-end dernier, un ami m’a fait parvenir un texte rédigé par Reed Berkowitz, un concepteur de jeux vidéo. En associant des aspects de son processus créatif à la façon de procéder de QAnon, il propose l'une des analyses les plus intéressantes du phénomène.

Habitué de créer des jeux de réalité alternative, des univers parallèles ou des jeux de rôle d’action en direct, il a rapidement constaté que QAnon n’était d’abord et avant tout que ça: un jeu. La différence majeure entre les créations de Berkowitz et celles de Q réside dans le fait que ce ne sont plus les joueurs qui déterminent les actions, mais le jeu. On pourrait aussi ajouter que le but de Q n’est pas de distraire, mais bien de servir le créateur ou ses intérêts.

Lorsqu’un concepteur développe son jeu, l’un des pièges auxquels il est confronté est celui de l’apophénie. On utilise peu ce terme dans la vie de tous les jours, pourtant nous en faisons régulièrement l’expérience. Sous sa forme la plus bénigne, l’apophénie se produit lorsque nous accordons un sens à des choses qui n’en ont pas, quand nous établissons des liens entre des éléments qui ne sont là que par hasard.

Cette distorsion de la réalité peut parfois devenir plus grave et le terme a d’ailleurs été utilisé la première fois par un neurologue et psychiatre allemand, Klaus Conrad. Alors qu'un créateur de jeux souhaite éviter à tout prix que les joueurs interprètent des indices ou des clés de son jeu, il se méfie de l’apophénie. Q sème volontairement la confusion, ne fournissant à ses adeptes que des données brutes, des données aléatoires. Il appartient ensuite aux «joueurs» de donner un sens à du matériel qui, dès le départ, n’en a pas.

Q, être fictif et mystérieux, éloigne les adeptes de la réalité et ne leur fournit jamais de solutions ou de conclusions. Chaque individu qui plonge dans ce monde est appelé à effectuer lui-même des liens, à créer un univers qu’il se charge de nourrir régulièrement. Faites vos recherches...

Si tenter de regrouper les divers indices revêt un caractère ludique, cela permet aussi de bénéficier de l’appui de toute une communauté avec qui on peut échanger nos hypothèses. Le risque réside bien sûr dans le fait que ce n’est pas qu’un jeu, les adeptes évoluent dans un univers parallèle, mais tentent d’expliquer une conspiration qui, elle, a des incidences dans la réalité.

Quel est l’objectif poursuivi par Q? La propagande. Les théories les plus folles lancées par QAnon sont toutes issues de la contribution des adeptes. Q sélectionne les meilleures théories du complot par élimination, les participants contribuent donc à l’élaboration des complots auxquels ils vont adhérer. C’est drôlement accrocheur. Être un adepte de Q, c’est à la fois en être la première victime, mais aussi être celui ou celle qui nourrit la bête. 

Si le phénomène est objectivement fascinant, il me trouble profondément. Que ce soit aux États-Unis ou ici, on retrouve un nombre important d’adeptes. La majorité de ceux qui connaissent QAnon s’en méfie ou le rejette, mais ceux qui en grossissent les rangs peuvent maintenant avoir une influence bien réelle.

Pour ceux et celles qui croient en Q, Donald Trump est le héros qui parviendra à révéler l’État profond. Le président lui-même relaye les hypothèses du groupe. Vous vous souvenez de la suggestion de s’injecter une solution d’eau de Javel énoncée par Trump en pleine conférence de presse? Elle émanait de Q.

Alors que les Américains sont plus divisés que jamais, il est inquiétant de penser qu’un nombre considérable de nos voisins vit dans une réalité alternative. Selon le Pew Research Center, 20% des adultes américains qui connaissent QAnon considèrent que ce groupe est bon pour la société. 

Sur ce sujet, comme sur bien d’autres, il y a une fracture politique; il n’y a que 7% des démocrates qui ont une vision positive de Q, comparativement à 41% des républicains. Vous vous souvenez peut-être que le Parti républicain a présenté plusieurs candidats qui frayaient ouvertement avec les conspirations de Q. 

L’apophénie, cette distorsion dont abuse Q, peut entraîner des manifestations violentes et il se trouvera toujours des leaders peu scrupuleux pour exploiter le phénomène. Pour le moment, Donald Trump est le seul politicien influent à recourir au regroupement, mais d’autres pourraient être tentés. Là où il y a une base d’électeurs, il est rare qu’on ne tente pas de gagner ses faveurs.

Nous aurions tort de sous-estimer l’impact des adeptes de QAnon sur ce que fait le président américain ces jours-ci, tout comme nous devrions nous intéresser à ce qui se passe sur le web de notre côté de la frontière.